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31 octobre 2008 5 31 /10 /octobre /2008 01:06

« K. O. D. » : message codé ?

 

Isabella Soupart s’empare du « Hamlet » de Shakespeare pour une danse mortelle. Shakespeare, haché menu, doit se retourner, morceau par morceau, dans sa tombe.

 

Relever la gageure de monter un texte classique aujourd’hui est risqué. Comment raconter une histoire qui appartient au patrimoine culturel collectif tout en réussissant à surprendre le public ? Se réapproprier un texte pour un metteur en scène n’est pas toujours chose aisée : trouver un angle d’analyse personnel, porter un regard neuf pour faire renaître une œuvre, et non la détruire…


K. O. D. est l’occasion de revenir sur cette nouvelle conception de la mise en scène dite contemporaine : phénomène récent, les metteurs en scène explorent comme ils peuvent une méthode de création en rupture avec les traditions du théâtre occidental, et s’attellent à métisser les genres. L’objectif étant de recréer une sorte de langage sensitif. Ces artistes, « dits » révolutionnaires, dynamitent les conventions et créent des œuvres qui provoquent des polémiques. Quoi qu’il en soit, il ne suffit pas d’avoir un message à transmettre, encore faut-il que l’émetteur ait du talent pour le faire.

 

« K.O.D. » | © Delphine Coterel


La metteuse en scène et chorégraphe Isabella Soupart n’en est apparemment pas à son premier crime. Elle a déjà adapté les Trois Sœurs, Andromaque avant HamletHamlet ?… Finalement, ce sont plus des phrases éparses ou certains thèmes de Hamlet, dont la violence, le pouvoir et la folie, qui l’ont inspirée. Dans un univers contemporain, entre musique rock et danse moderne, on retrouve un Hamlet quelque peu amputé. Selon la chorégraphe, « c’est de la déconstruction du texte et du mouvement que jaillit toute la force du sens », et elle avoue aussi avoir « recréé un langage spécifique non plus créateur de sens mais révélateur de sensations ». Soit. Isabella Soupart a donc voulu créer du sens, sans en créer, et des sensations, sans… y arriver ! Il est normal de s’y perdre. Pour mieux s’écarter du texte de Shakespeare, la chorégraphe l’utilise comme un matériau dans lequel elle s’introduit pour chercher, donc, des sens, des contresens, des rythmes, des syncopes… Mais, en définitive, ce sont les gens du public qui risquent la syncope : puiser à une source miraculeuse pour raconter une histoire n’a jamais rendu une histoire miraculeuse.


Isabella Soupart avoue qu’une de ses grandes préoccupations est de « rendre visible l’invisible », comme disait Peter Brook dans l’Espace vide. Seulement, Isabella Soupart n’est pas Peter Brook, et en invitant sur le plateau le théâtre, la danse, la musique et la vidéo, elle a plutôt fait le contraire : rendre le visible invisible, en vernissant, par une « culture » contemporaine fragmentée, le message Shakespearien, sur lequel, avouons-le, toute la promotion du spectacle s’est faite. Eh bien, non ! Assaisonnez quelques éructations, dites shakespeariennes, avec des extraits de chefs-d’œuvre cinématographiques, des vidéos sans intérêt qu’on imagine tout droit extraites d’un documentaire TV sur l’architecture, d’une gestuelle hystérique et de décharges de sons électroniques ne fait pas un chef d’œuvre, loin de là. Fille de cinéaste, Isabella Soupart confie se passionner pour le travail de David Lynch. Oui, bon, et alors ? Pourquoi mettre des extraits entiers de film ? Quel est l’intérêt, encore, de le morceler ? Une œuvre existant dans son entier parle d’elle-même. Si Lynch a quelque chose à dire, il n’a pas besoin d’Isabella Soupart pour le faire !

 

« K.O.D. » | © Sarah Van Marcke


La metteuse en scène et chorégraphe aurait-elle l’impunité des puissants sans en avoir le talent ? Elle s’approprie le monstre shakespearien et le dépèce bruyamment, s’empare du cœur de Hamlet et l’émiette sur le plateau du Théâtre national de Chaillot. Isabella Soupart s’inscrit sans doute dans une contemporanéité où la culture télé-zapping est reine. Le summum du ridicule ne résiderait-il pas dans un « You’re talking to me ? » ânonné par le roi, et le summum de l’inconvenance dans un « Être ou ne pas être » bégayé vulgairement par Hamlet ? Isabella Soupart se considère comme une artiste inclassable et peine à trouver des lieux pour donner à entendre son nouveau langage ?… Et si son langage n’en était pas un ? Et si son spectacle people, chic et choc, était tout simplement indigeste ?


Malgré tout, dans cette mise en scène meurtrière, apparaît comme un rayon de soleil à travers les nuages, une grâce : Zoé Poluch, touchante, fragile, drôle, attirante… Dans sa cage de verre, avec ses gestes répétitifs, malades, elle nous révèle une brisure, une fracture ouverte, une plaie béante à vif… Sur son coussin de soie, elle nous séduit… Avec son jeu de jambes, elle nous fait rire. Elle au moins, elle nous emmène jusqu’à son Ophélie, avec une présence et une voix qui bouleversent tous les sens… On trouve aussi, après plus d’une heure de spectacle, un autre moment de grâce : un sublime duo de danse sur un morceau de musique saisissant, couplé à la mélodie d’une voix récitant l’histoire de deux amours tragiques. Frissons et émotions bienvenues… enfin ! On ne peut pas lui enlever ça, à Isabella Soupart, mais ça ne suffit malheureusement pas pour tenir un public en haleine…


Attention tout de même à ceux qui n’aiment pas les spectacles de cette facture : ils risqueraient d’être accusés de snobisme, de ringardise, de conservatisme, ou, pire, d’incapacité à « ressentir les choses dans l’immédiateté de la représentation »… Quelle époque !… Jusqu’où, de nos jours, s’accorde-t-on le droit d’aller pour s’affranchir d’un texte ? Trop loin, semble-t-il ! 


Hélène Merlin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


K. O. D., conçu, mis en scène et chorégraphié par Isabella Soupart

Librement inspiré de Hamlet de William Shakespeare

Cie Isabella-Soupart • Bruxelles

Avec : Bérangère Bodin, Andreas Christau, Charles François, Zoé Poluch, Olivier Taskin, et Filip Wauters

Scénographie : Jim Clayburgh

Dramaturgie : Hildegard de Vuyst

Vidéo : Kurt d’Haeseleer

Son : Marc Doutrepont

Design sonore : Thomas Turine

Lumière : Xavier lauwers

Théâtre national de Chaillot, salle Gémier • 1, place du Trocadéro • 75016 Paris

Renseignements et réservations : 01 53 65 30 00

Du 16 au 23 octobre 2008 à 20 h 30

27,50 € | 21 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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