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30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 23:30

Renversant

 

« La Trilogie Strindberg » présentée au Théâtre de la Bastille par la troupe bulgare Théâtre-Laboratoire Sfumato ne manque pas de revisiter la pièce la plus connue – ou du moins la plus jouée sur les scènes européennes – de cet illustre écrivain scandinave. Je pense bien évidemment à la fameuse « Mademoiselle Julie ».

 

Il s’agit là en effet d’une des premières pièces d’August Strindberg, qu’il composa en 1888. Cette pièce intime en un acte se joue tout entière dans les parties refoulées d’un château, à l’intérieur de la cuisine. S’inspirant de faits réels et concrets, Strindberg y développe ce sujet universel de la rencontre et de la séparation entre les maîtres et les domestiques, les riches et les pauvres, les dominants et les dominés, les hommes et les femmes.


Certes, une force bouleversante émane de l’écriture même. Mais la proposition de la mise en scène et la direction des comédiens du Laboratoire Sfumato la précisent et la mettent parfaitement en valeur. La metteuse en scène, Margarita Mladenova, par ses choix scéniques et notamment par une réécriture du titre, veut mettre à égalité les trois protagonistes. Ainsi, Mlle Julie (Albena Georgieva) descend dans la cuisine afin de séduire le domestique de son père, Jean (Hristo Petkov), fiancé de Kristine (Miroslava Gogovska), la cuisinière. Une fois l’adultère accompli, la relation dominant-dominé se renversera vertigineusement en dessinant cette condition de l’homme englouti dans l’eau, noyé dans l’existence, n’ayant plus de force ni pour vivre ni pour mourir.

 

© Simon Varsanopresse


Oscillant entre la fascination et la répulsion, ces deux moteurs contradictoires de leurs actions, les trois personnages de Strindberg se poussent eux-mêmes aux extrêmes de leur être. Et cela jusqu’à la haine, la perversion, la violence. Et en creusant toujours davantage le vide qui les sépare. La cruauté des personnages peints par Strindberg – celui de Mlle Julie, « caractère moderne », qui hait les hommes, et jouit de leur soumission ; celui de Jean, capable de tout pour monter tout en haut de l’échelle sociale ; et de Kristine, fausse dévote qui décharge sur Jésus ses péchés et ses bassesses – trouve à tout moment le reflet juste dans l’interprétation des comédiens.


Plus encore, la performance que nous donne à voir (et à ressentir !) Albena Georgieva (Mlle Julie) est tellement intense que la comédienne elle-même a du mal à quitter son personnage et son état, une fois la représentation finie. Tout comme le spectateur, qui a du mal à ressortir intact de ce spectacle renversant.


Parmi les trois adaptations des pièces de Strindberg par le Laboratoire Sfumato, c’est Julie, Jean et Kristine qui nous offre généreusement la mise en scène la plus intime, la plus proche du spectateur et la plus bouleversante. Et, même si les choix dramaturgiques et scénographiques restent trop naturalistes et n’arrivent pas à se détacher du texte de Strindberg (Mademoiselle Julie ou pièce naturaliste) en recréant littéralement l’intérieur d’une cuisine métallique, encombrée de multiples accessoires à l’utilité plus ou moins douteuse, c’est au spectateur de lire entre les lignes. Et d’y voir un espace abstrait et quasi clinique : un espace glacial où l’eau et le sang ne cessent de bouillir afin de laver la saleté et la bassesse des êtres. 


Maja Saraczyńska

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Julie, Jean et Kristine, d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg

Festival d’automne à Paris

Théâtre-Laboratoire Sfumato • 2, Dimitar Grekov str. • Sofia 1504 • Bulgaria

www.sfumato.info

sfumato@mbox.contact.bg

Adaptation et mise en scène : Margarita Mladenova

Avec : Albena Georgieva, Hristo Petkov, Miroslava Gogovska

Scénographie et costumes : Daniela Oleg Liahova

Lumière : Daniela Oleg Liahova et Margarita Mladenova

Musique : Assen Avramov

Théâtre de la Bastille • 76, rue de La Roquette • 75014 Paris

www.theatre-bastille.com

accueil@theatre-bastille.com

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 20 au 26 octobre 2008 à 19 heures, dimanche à 15 heures

Durée : 1 h 30

22 € | 13 €

Tournées :

Festival Passage • du 15 au 17 mai 2009 • Théâtre de la Manufacture • 10, rue Baron-Louis • 54014 Nancy

www.festival-passages.fr

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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