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30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 16:36

« À fleur de mots »

 

Neus Vila, de la Cie du Sarment, présente sa nouvelle création au Théâtre de l’Opprimé, une expérimentation artistique qui mérite toute l’attention.

 

La force de la première image prend : trois comédiens se tiennent debout en avant-scène, emballés dans du plastique, sous une chape noire qui couve le mal-être comme un ciel absent. Humaine marchandise en entrepôt, regard posé avec lucidité sur la modernité de l’homme. Une fois libérés de leurs emballages – préservatifs sociaux –, sortis du carcan, ces êtres vont commencer à déverser la parole. Avec limpidité, ils disent, énoncent, des vers blancs, des bribes… des mots qui racontent « nous-mêmes en morceaux ».


Ce spectacle naît de la rencontre entre Neus Vila et le À poème de Joseph Danan. Emmanuelle Rodrigues a ensuite rejoint l’expérience, en composant le texte de Paroles en morceaux, fragments d’un chœur. Ce sont donc deux poètes à la sensibilité grande qui font le « système nerveux » de ce spectacle. Deux auteurs, deux œuvres « cartes mères » : BIOS, comme « Basic Input Output System ». Car, effectivement, ce théâtre est celui d’un dépouillement poussé, une recherche de l’essentiel, par la nudité des mots, des êtres, et de la scène. Voici « quelques tentatives » biographiques, au sens premier, puisqu’il s’agit de partager avec le public des écritures de la vie. Dire le vivant, depuis l’intensité du présent qui supporte le fardeau du passé et glisse, vers l’inconnu à venir, en tremblant sagement.


Bios est aussi un dialogue des sons avec les lumières, et deux tables sont en scène, auxquelles deux techniciens, du coup comédiens, complices, sont affectés. La lumière jaillit des projecteurs ou d’une lampe de poche. Ou de néons, qui clignotent au pied du mur, comme des idées chahutant le cerveau, irrégulièrement. Quant à la musique, ce sont les notes de la guitare que l’on gratte en direct, mêlées à des fragments sonores préenregistrés. C’est aussi du bruit qui afflue sous les syllabes, comme le remuement de l’eau au fond d’un seau. Lumières et sons, interlignes des textes, se répondent.



Les comédiens ne jouent presque pas. Mis tout entiers au service du texte, ils laissent la parole à la parole. Ne représentant aucun personnage, ils sont présents simplement, eux-mêmes comme nous-mêmes, sans costume. Ils sont d’abord des voix/es, que l’on suit aisément, belles, et des silhouettes plutôt que des corps : ombres, errant dans ce « brouillard » qui « est notre ciel ». Dans un premier mouvement, c’est l’illisibilité des visages et la clarté des mots qui intriguent. Le temps s’étire, lent, long, comme la vie qui patiente : « Peut-être que c’est un début de néant ». Mais le drap sombre qui recouvre la chape surplombant le plateau, tombe, et devient au sol une pelouse noire, sur laquelle on s’assied, au nouveau soleil : un carré de lumière offre un ciel neuf, qui n’est en effet « pas si haut ». La lumière nous éclaire aussi. Les comédiens distribuent alors la parole à chacun, individuellement, plongeant leurs yeux dans les vôtres : échange intéressant.


Après avoir « dispersé la cendre des paroles », mêlant avec un humour léger poésie et recette de cuisine, c’est dans un souci de partage qu’ils vous convient, autour d’un piano aphone, à boire un bol d’une soupe délicieuse. Pour les allergiques, l’option vin a été créée.


Voilà un jeune théâtre que l’on peut défendre et encourager, d’autant plus qu’il s’expose aux risques d’être incompris. La metteuse en scène, Neus Vila, réfléchit à rebours de la représentation et fait son chemin vers la profondeur, avec intelligence. Elle souffle humblement ses « bulles de sens », qui survolent l’insignifiance de nos existences. Ses « quelques tentatives » sont une pelote lancée… à qui trouvera l’autre bout du « fil à l’intérieur de l’oubli ». 


Emmanuelle Puyt

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Bios (quelques tentatives), de Neus Vila

Compagnie du Sarment • 8, rue du Général-Renault • 75011 Paris

Mise en scène : Neus Vila

Textes : À poème, par Joseph Danan (éditions L’Instant perpétuel, 2006) ; Paroles en morceaux, fragments d’un chœur par Emmanuelle Rodrigues (en cours d’édition)

Avec : Cédric Chayrouse, Julien Gauthier, Anne Gerschel, Sylvain Sechet, Neus Vila

Création sonore et musicale : Julien Gauthier

Création lumière : Sylvain Sechet

Scénographie : Xavier Bonillo

Collaboration artistique : Joseph Danan

Théâtre de l’Opprimé • 78-80, rue du Charolais • 75012 Paris

Du 21 octobre au 16 novembre 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 17 heures

Réservations : 01 43 40 44 44

Durée : 1 heure

16 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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