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29 octobre 2008 3 29 /10 /octobre /2008 01:36

Un fait d’hiver… entre l’intime et le monde

 

« Si je n’arrive pas à trouver un sens à la vie, je vais de toute façon trouver un sens à la mort ». La pièce « le 20 Novembre » parle d’une jeunesse qui ne croit plus en rien. Un regard incisif porté sur un « fait-divers » révélant les disfonctionnements d’une société en perdition.

 

Le 20 novembre 2006, dans une petite ville allemande, un jeune garçon de 18 ans pénétrait armé dans son ancien lycée pour y faire feu sur ses anciens camarades et professeurs. Après avoir blessé 37 personnes, Sebastian Bosse retournait son arme contre lui. Le 20 Novembre, c’est le titre du monologue que, quelques semaines plus tard, Lars Norén a écrit à partir du journal intime diffusé sur Internet par l’adolescent. Le 20 Novembre, c’est le constat terrible de nos échecs, de nos coupables lâchetés, d’un monde que nous sommes tous responsables d’avoir laissé devenir froid et dur comme le canon d’un revolver.


Auteur suédois, Lars Norén est un des dramaturges les plus radicaux de la seconde moitié du xxe siècle. Longtemps considéré comme le digne successeur de Strindberg, Tchekhov ou Ibsen, il ne cesse de creuser au cœur des angoisses existentielles et familiales pour en découvrir les fonctionnements. Il explore le monde des plus démunis et des plus faibles sans les humilier. Avec une écriture simple et brutale, sans concession, il foudroie radicalement nos consciences et nous ramène à notre vulgaire condition humaine.


Le metteur en scène, Alexandre Zeff (prix 2007 « Jeune Metteur en scène » du Théâtre 13), nous offre ici une mise en scène parfaite de ce texte si dérangeant : la poésie se mêle au récit insupportable d’un suicide programmé. Il ne nous épargne guère, et suit les pas de Lars Norén en n’octroyant aucune échappatoire au spectateur, qui doit affronter la réalité. La scénographie épurée, à l’image de ce texte dépouillé, nous glace le sang. Comme unique décor, une bâche étendue sur toute la surface du plateau est recouverte d’eau. Cela agit comme un miroir : celui qui réveillera nos consciences devant le reflet de ce gamin échoué dans la vie et prêt à se noyer… Et puis un mur, noir comme l’avenir qui se présente à lui, graffité à la craie par Joséphine Serre avec une virtuosité fascinante, et sur lequel sera projeté en vidéo une sorte de « résumé de siècle ».

 

« le 20 Novembre » | D.R.

 

Passant du désespoir à la révolte, de la honte à la haine, Joséphine Serre habite avec une vérité troublante le personnage de ce jeune homme. Formée auprès de Mnouchkine et Lecoq, elle a travaillé au cinéma avec Pinoteau et Zeffirelli, et est également auteur et metteur en scène de théâtre. On comprend la profondeur, l’agilité et la richesse de son interprétation à la vue de son parcours.


Joséphine Serre ne joue pas le travestissement, mais respire et transpire comme cet adolescent survolté et torturé. Elle met à nu le processus de réflexion dans lequel l’adolescent s’enferme, et nous emmène avec lui dans une spirale dont on connaît l’issue. Appel, réquisitoire… Elle nous rapporte les questions terribles de cet adolescent, questions adressées aux sociétés, aux familles, aux autres jeunes. « T’es heureux ? — J’ai qu’à te regarder et j’ai déjà la réponse. »


Grâce à un micro fixé a quelques centimètres de sa bouche, sa voix, presque tactile, nous saisit dès les premiers mots : ils se logent au creux de notre oreille, et nous glacent les veines. Son souffle semble nous frôler le cou, et les troubles intérieurs du jeune adolescent se mêlent aux nôtres. Les silences nous retranchent dans nos solitudes insupportables. Une bande-son aiguise encore davantage cette voix qui résonne, et tranche nos esprits à la dérive. Parfois, un rire nous échappe, comme une résistance devant l’effroyable, l’inaudible… Et le malaise s’installe encore plus profondément dans nos entrailles.


À peine une heure de spectacle, et les âmes sont à vif… Dernier appel lancé furtivement : « Vous avez quelque chose à dire avant que j’y aille ? », et l’enfant broyé disparaît, sac de sport à l’épaule, nous plongeant dans les affres de sa solitude et de l’horreur. Un spectacle à ne pas rater… Lui ne vous ratera pas. 


Hélène Merlin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le 20 Novembre, de Lars Norén

Compagnie La Camara oscura

Contact : camara.oscura@hotmail.fr

Mise en scène : Alexandre Zeff

Avec : Joséphine Serre

Assistante à la mise en scène : Hélène Thomas

Création son : Jean-Baptiste Droulers

Création lumière : Tom Ménigault

Scénographie : Lætitia Eido

La Manufacture des Abesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Réservations : 01 42 33 42 03

Les lundi et mardi à 19 heures, jusqu’au 16 décembre 2008

Durée : 50 minutes

24 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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