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20 octobre 2008 1 20 /10 /octobre /2008 22:54

Sanatorium au vitriol


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


Des chaises longues négligemment jetées, un promontoire en forme de proue de navire, un micro qui trône là, en plein milieu, des cabines fermées par des rideaux de douche, un mur d’escalade à l’arrière-plan sont les éléments qui s’offrent d’emblée à nos yeux intrigués. Curieux mélange… Telle est la subtilité de cette mise en scène. Avant même que le premier mot ne soit lancé, Christoph Marthaler est déjà en connivence avec ses spectateurs. Les lumières ne sont même pas éteintes, et je souris déjà, happée de force par la satire.

Un sanatorium en altitude, auquel on accède par un téléphérique ovoïde, étrange paysage que nous livre cette mise en scène. Des couples arrivent à tour de rôle et se voient soumis à des expériences médicales, jusqu’à n’être plus traités que comme un amas d’organes « récupérables » en vue de greffes. Intitulé « Manque de place », on pourrait interpréter ce texte comme la dénonciation d’une attitude visant à supprimer les individus indésirables, qui n’ont pas leur « place » dans le corps social. Faire le tri. On reconnaît avec effroi les traits autoritaires d’un certain passé allemand.

C’est avec une virulence déroutante que Marthaler se livre à une critique de notre société malade, surmédicamentée et hypocondriaque. On entend la voix d’un Fritz Zorn, dans ses démêlés avec une société suisse bien-pensante et petite-bourgeoise. Mais si Zorn faisait de son cancer le produit d’un entourage social oppressant, c’est ici la société tout entière qui est mise au pilori et exhibée dans sa laideur la plus crue. Entre des lettres hilarantes de patients intéressés par la liposuccion (ou qui en déplorent les effets), sont insérés au petit bonheur la chance des airs de Schubert ou de Bach, à côté de « tubes » de Modern Talking ou d’ABBA.

Ainsi, le plateau oscille entre lieu de villégiature pour un troisième âge en vacances et laboratoire d’analyses outrepassant ses propres fonctions et tenant reclus ses cobayes. La scène finale du départ, où tous s’entassent à demi-nus dans l’œuf et entonnent un hymne à la vie, ressemble davantage à une descente aux enfers qu’à une réelle libération. Une vision particulièrement acerbe et mélancolique.

Pourvu d’un sens musical hors pair, Marthaler a su à nouveau s’entourer de comédiens talentueux, acrobates pour certains, musiciens et chanteurs pour tous. L’accent est mis sur le chant et les performances vocales en tout genre. Quant au texte même, la langue allemande se prêtant par nature à la composition, Marthaler l’exploite jusqu’à l’épuisement. Là où un Français se diluerait dans des phrases à rallonge, cet architecte du langage produit des mots-waggons, des mots-explosifs.

La traduction était à ce propos particulièrement réussie. Les équivalents trouvés gardaient le plus souvent l’épaisseur satirique de la langue source, ou parfois certaines expressions n’ont pas été traduites, ce qu’il faut saluer comme un choix délibéré et non une omission. L’humour est de ces choses si délicates à traduire…

Ce fut comme un miroir que l’on me tendait : je me suis entendue chez le médecin, en train de l’assaillir de questions anxieuses. J’ai jeté un coup d’œil furtif à mon voisin : même regard inquiet, même sentiment sans doute d’avoir été percé à jour. Certains furent même pris de fous rires hystériques. En ce qui me concerne, j’ai plutôt ri jaune. 

Claire Stavaux


Platz Mangel, de Christoph Marthaler

Production Rote Fabrik Zürich, GmbH

Coréalisation M.C.93 Bobigny, Festival d’automne à Paris

Manifestation présentée dans le cadre de la Saison culturelle européenne en France (1er juillet-31 décembre 2008)

Mise en scène : Christoph Marthaler

Avec : Catriona Guggenbühl, Katja Kolm, Bettina Stucky, Raphael Clamer, Ueli Jäggi, Jürg Kienberger, Bernhard Landau, Josef Ostendorf et Clemens Sienknecht

Scénographie : Frieda Schneider

Costumes : Sarah Schittek

Lumières : Ursula Degen

Dramaturgie : Stefanie Carp, Malte Ubenauf

Répétitions musicales : Christoph Homberger, Jan Czajkowski

Spectacle en allemand surtitré

M.C.93, salle Oleg-Efremov • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

www.mc93.com

www.fnac.com

Métro : ligne 5, Bobigny Pablo-Picasso

Jeudi 16 et vendredi 17 octobre à 20 h 30, samedi 18 octobre à 15 h 30 et 20 h 30, et dimanche 19 octobre à 15 h 30

Durée : 2 heures

25 € | 17 € | 9 € (hors abonnement)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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