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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 16:56

Méphistophélique


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Avec « Mefisto for ever », le flamand Guy Cassiers réalise le premier volet d’une trilogie sur les dérives du pouvoir. Infernale machine théâtrale que celle jetant le doute sur les pouvoirs du théâtre face au théâtre du pouvoir.

Nous sommes en Allemagne dans les années trente, au moment de l’entrée en scène des nazis. Alors que nombre de ses collègues s’exilent, le comédien Kurt Köpler fait le choix de rester, persuadé qu’il peut faire acte de résistance depuis l’intérieur du système. Köpler ne pactise pas avec le diable par fanatisme, mais par idéalisme. Il défend des idées humanistes et croit sincèrement à la mission politique du théâtre. Pourtant, confronté à de vrais dilemmes, il ne parvient pas à prendre véritablement position. Devenu directeur du Théâtre national, on le suit dans sa descente aux enfers. De compromissions en lâchetés, il se laisse peu à peu infiltré par le poison. Comment ne pas succomber, à son tour, à l’attrait du pouvoir ?

Tom Lanoye s’est inspiré du roman Mephisto de Klaus Mann, écrit en 1938, sur le comédien Gustav Gründgens, homme de gauche phagocyté par les nazis, qui continua de jouer les grands rôles classiques sous leur règne, participant ainsi à la vitrine culturelle du régime. Contrairement au romancier qui force la charge pour réaliser un véritable pamphlet, le dramaturge, s’appuyant sur des documents historiques, restitue ici une réalité plus complexe, puisque Gustav Gründgens parvint néanmoins à protéger, voire sauver, certains de ses collaborateurs, juifs et communistes.

Avec cette pièce, on n’est jamais dans l’anathème ou la diabolisation, mais plutôt dans une observation des mécanismes humains et sociaux qui amènent un individu – un peuple – à collaborer avec un régime fondant son pouvoir sur la manipulation. Le douloureux cheminement de cet homme, les discussions animées du petit groupe composent une fable résolument dialectique sur le compromis. Guy Cassiers, pour qui « le théâtre est le lieu du doute », évite tout manichéisme. De l’incrédulité à la soumission en passant par la révolte, Kurt Köpler vit intensément tous les états. Contrairement au tragique de la situation, la comédie du pouvoir est traitée de façon plus caricaturale.

Autour de la figure centrale gravitent la mère, l’ancienne compagne – une grande actrice juive qui a choisi l’exil –, la jeune première – qui devient la nouvelle maîtresse du chef de troupe –, un régisseur communiste, « le Gros », le ministre de la Culture du Reich (alias Goering) flanqué de sa poule – médiocre tragédienne – ou « le Boiteux », ministre de la Propagande (alias Goëbbels). La bêtise des uns et le machiavélisme des autres manquent parfois de nuances. Mais la force du propos est réelle.

La pièce s’achève au moment où les communistes allemands prennent le pouvoir à l’Est de l’Allemagne, lorsque Staline dit des artistes qu’ils doivent être « les ingénieurs de l’âme ». Alors la question de l’artiste dans la société dépasse le cadre du nazisme, pour devenir universelle.

Cette puissante réflexion sur le théâtre et le pouvoir puise également ses sources dans la situation actuelle. En 2006, le metteur en scène flamand Guy Cassiers inaugure son mandat de directeur artistique de la Toneelhuis à Anvers, avec cette pièce, au moment où l’extrême droite flamande risque de conquérir la mairie d’Anvers lors des élections.

Malgré la diversité des sources, les renvois multiples, la pièce, qui se déroule sur la scène du théâtre – centre de la vie de Kurt Köpler, véritable arène politique – respecte pourtant l’unité de lieu. Si la scène est au début le lieu où s’échangent librement les opinions, les nazis, qui viennent rencontrer le directeur pour le flatter, puis le séduire et enfin lui imposer la programmation, occupent progressivement le terrain. Rivalité de cabotins. Les acteurs cèdent la place aux politiciens, qui se mettent en scène. Jusqu’au discours du « Boiteux ». À lui, enfin, le grand rôle ! Le tribun rayonne à son tour de toutes parts, exerçant de la sorte une trouble fascination. Ses mots chargés de haine se répercutent en échos multipliés, tandis que son image diffractée envahit un écran gigantesque recouvrant tout le fond de scène.

Là, n’est pas la seule mise en relief. Dès le début du spectacle, les corps et les visages sont cernés au plus près dans des cadres savants. Plusieurs caméras situées de part et d’autre du plateau retransmettent en direct des images du spectacle. Moyen efficace de faire entrer le public dans le mental des personnages, d’autant que l’incursion est renforcée par le travail du son, même si l’on peut regretter qu’une fois encore, la technologie visuelle vole la voix des acteurs de théâtre.

Grâce à une grande maîtrise du plateau, des espaces et de la vidéo, Guy Cassiers parvient ainsi à décliner les multiples points de vue presque simultanément, sans jamais créer de confusion. Le jeu de perspectives crée une intéressante mise en abyme. Ce jeu de miroirs éclatés est l’aboutissement d’une remarquable recherche plastique. Il sert un art distancié fortement réflexif. De la mosaïque à l’image totalitaire, la mise en scène traduit un raisonnement sur la force de l’illusion et du réel, d’abord lorsque les acteurs jouent des rôles, ensuite quand Kurt Köpler prend conscience de la force de conviction du langage et de son pouvoir de séduction. Délimités dans ces cadres serrés, le théâtre reste sous contrôle. Le jeu statique des acteurs amplifie l’effet d’étouffement.

Piégé, le directeur du théâtre, l’est à coup sûr. Il n’a pas pu résister aux tentations. C’est aussi une pièce sur l’enfermement. Si Kurt Köpler progresse dans sa réflexion, c’est uniquement grâce aux personnages théâtraux du répertoire, dont il emprunte les pensées. D’ou ces longues séquences durant lesquelles les comédiens répètent. L’occasion nous est donnée de réentendre des pages entières de Faust, la Cerisaie, Richard III, Hamlet. Si l’acteur cherche à établir un dialogue avec sa propre réalité à travers les fictions qu’il joue, il se cache surtout derrière elles. Dans sa tour d’ivoire, il ne reste que l’art pour l’art ; il ne reste que la forme du théâtre, puisque son contenu est absorbé par l’idéologie, et la fonction critique du théâtre a disparu.

Lui qui croyait pouvoir résister, retranché dans un bunker, se retrouve coupé du monde et de lui-même. Anéanti, cannibalisé par les gouvernants – comme possédé par le diable –, aveuglé par son ambition (« emporté par cette illusion que l’art permet au créateur de diriger le monde »), l’acteur devient muet quand, à la fin, la jeune première exige de lui d’exprimer un vrai remords, un sentiment authentique. Absurdité de l’acteur qui perd sa voix ? Vanité de l’artiste pris à son propre piège ? Tragédie d’une vie d’acteur entièrement voué à son art, déconnecté du monde, impuissant à exprimer sa propre opinion, emmuré dans la solitude ?

Après ce silence, qui incite le spectateur à s’interroger sur ce qu’il aurait fait, lui, dans ces conditions, on quitte la représentation sur de nombreuses questions. Voilà un des pouvoirs du théâtre : celui de réfléchir encore et encore sur la nécessité de l’engagement civique. 

Léna Martinelli


Mefisto for ever, de Tom Lanoye (librement adapté de Klaus Mann)

Festival d’automne à Paris

www.festival-automne.com

www.toneelhuis.be

Mise en scène : Guy Cassiers

Dramaturgie : Corien Baart, Erwin Jans

Avec : Katelijne Damen, Gilda De Bal, Josse De Pauw, Suzanne Grotenhuis, Vic De Wachter, Abke Haring, Marc Van Eeghem, Dirk Roofthooft

Scénographie : Marc Warning

Concept esthétique et scénographique : Enrico Bagnoli, Diederik De Cock, Arjen Klerkx

Costumes : Tim Van Steenbergen

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Métro : Châtelet

Réservations : 01 42 74 22 77 | 01 53 45 17 17

Du 19 au 27 septembre 2008 à 20 h 30, relâche dimanche

Durée : 3 heures avec entracte

23 € | 12 € 

Spectacle en néerlandais, soustitré en français

Tournée :

– du 7 au 8 novembre 2008, Comédie de Reims, 03 26 48 49 00

– du 13 au 15 novembre 2008, Cargo M.C.2 (Grenoble), 04 76 00 79 00

– du 25 au 26 novembre 2008, Théâtre des Salins (Martigues), 04 42 49 02 00

– le 29 novembre 2008, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, 01 30 96 99 00

– du 17 au 19 décembre 2008, C.D.N. Orléans-Loiret-Centre (Orléans), 02 38 81 01 00

– le 6 janvier 2009, maison de la culture d’Amiens, 03 22 97 79 79

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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