ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Un spectacle en toc
Avec « le Suicidé » du russe Nikolaï Erdman, la Cie Jolie Pourpoise poursuit une tournée en région parisienne. Nous attendions avec beaucoup d’intérêt l’interprétation de cette tragi-comédie subversive, écrite en plein stalinisme. Mais le résultat est un bien grand gâchis.
« Putain, c’est pas encore fini ! » Une des lycéennes venue avec sa classe à La Scène Watteau soupire dans mon dos. Et elle a bien raison. L’interprétation du Suicidé de Nikolaï Erdman, que le public subit depuis près de deux heures, n’en finit pas de s’enliser.
Pourtant le programme était alléchant ! L’histoire se passe à Moscou, au début du xxe siècle, dans un appartement communautaire. Réveillé par une faim soudaine, le chômeur Sémione Podsékalnikov réveille sa femme puis quitte la chambre. Ne le voyant pas revenir, son épouse court chercher de l’aide auprès de sa mère, puis d’un voisin veuf… C’est alors que ce dernier, Alexandre Kalabouchkine, surprend Sémione dans l’obscurité de la cuisine et, confondant le saucisson qu’il ingurgite avec un pistolet, croit interrompre un geste suicidaire. Apprenant cette méprise, Sémione accepte progressivement l’idée du « suicide qui lui faciliterait la vie ». Un ballet incessant de personnages intervient alors pour, tout en poussant Sémione au suicide, essayer de mettre son acte au service de leur cause : d’Aristarque, représentant l’intelligensia russe, à la vampirisante Cléopatra, en passant par un commerçant boucher, un artiste, le pope Elpidy… Dans l’ombre, Alexandre semble tirer profit de ces innombrables solliciteurs.
© Alexis Manuel
Volodia Serre a voulu souligner combien cette satire politique – interdite de 1928 à 1987 en U.R.S.S. pour être « politiquement fausse et extrêmement réactionnaire » – décortique les ressorts du sacrifice d’un seul pour une cause commune… Sa mise en scène établit à propos un parallèle entre les derniers jours de cet improbable sauveur et la Passion du Christ : Sémione choisit, de nuit, de consentir à son sacrifice ; son dernier banquet est scénographié comme une Cène ; et il se retrouve abandonné de tous face à la mort… Son sacrifice – s’il est un suicide plus qu’une mise à mort – interroge la pertinence du martyre consenti pour un idéal, et du risque que cette générosité ne cache un désir de toute-puissance. N’est-ce pas ce que révèle le délire de Sémione au cours du banquet ? Ce perdant croit que plus rien ne lui est impossible, au point d’oser appeler directement le Kremlin !…
Ce « vaudeville à la russe » est interprété par une troupe qui confond trépidation et excitation : le jeu des comédiens est excessif, excité, aux poses affectées, en allers et venues incessantes. Seuls Alexandre Steiger et Catherine Salviat sauvent la mise, au milieu de comparses qui ne disent ni ne chantent leur texte mais le crient, nous saoûlent de noms russes qu’ils rendent inaudibles. Le décor sauve heureusement un peu les meubles, au propre comme au figuré : un lit (à trappe) se mue en méridienne, pupitre de chant et tribune politique, tandis que l’horloge devient le cercueil de Podsékalnikov.
Si cette comédie loufoque et féroce utilise les ressorts du grotesque pour subvertir à la fois les intérêts petits-bourgeois et le discours totalitaire communiste, sa présente interprétation en fait du grand-guignol, une pitrerie pour gamins. Parce que son humour n’est que gaudriole, sa satire se fait pesante : la Cène est une beuverie de taverne ; les funérailles de Sémione sont présidées par un pope qui semble mieux maîtriser les hosannas de la messe de minuit que la liturgie orthodoxe des défunts ; et le discours politique final aux accents de panégyrique s’alanguit, entre temps morts et hésitations, au rythme poussif. Ce spectacle se révèle tout aussi énervant que le trouble obsessionnel compulsif des comédiens, qui s’essuient les pieds à chaque entrée et sortie de scène. Espérons que « ma » lycéenne n’en soit pas ressortie dégoûtée de la comédie. ¶
Olivier Pradel
Les Trois Coups
Le Suicidé, de Nikolaï Erdman
Compagnie La Jolie Pourpoise
Traduction : André Markowicz
Adaptation : Volodia Serre
Mise en scène : Volodia Serre
Assistante à la mise en scène : Pamela Ravassard
Avec : Alban Aumard (Nikifor Arsentiévitch Pougatchov, le boucher), Olivier Balazuc (Aristarque Dominikovitch Grand-Skoubik, l’intellectuel), Bruno Blairet (Alexandre Pétrovitch Kalabouchkine, le voisin), Laure Calamy (Maria Loukianovna Podsékalnikova, sa femme), Philippe Canalès (Légorouchka), Grétel Delattre (Cléopatra Maxinovna), Delphin (Elpidy, le pope), Noémie Develay-Ressiguier (Raïssa Filippovna), Alban Guyon (Viktor Viktorovitch), Gaëlle Hausermann (Margarita Ivanovna Péresvétov), Catherine Salviat (Sérafima Ilnitchna, sa belle-mère), Alexandre Steiger (Sémione Sémionovitch Podsékalnikov)
Musique : Jean-Marie Sénia, au piano
Scénographie et costumes : Marion Rivolier, Séverine Thiébauld
Lumières : Kelig Le Bars
Son : Jérôme Vicat-Blanc
La Scène Watteau • place du Théâtre • 94130 Nogent-sur-Marne
Réservations : 01 48 72 94 94
Les mardi 21 et mercredi 22 octobre 2008, à 20 h 30
Durée : 2 h 15
20 € | 17 € | 15 € | 13 € | 9 €
Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris
Réservations : 01 45 88 62 22
Du 6 novembre au 14 décembre 2008, les mardi, mercredi et vendredi à 20 h 30, les jeudi et samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30
22 € | 15 € | 13 €
Théâtre de Corbeil-Essonne • 120-122, rue Félicien-Rops • 91100 Corbeil-Essonne
Réservations : 01 69 22 55 80
Le 16 décembre à 20 h 30
22 € | 15 € | 13 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires