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24 octobre 2008 5 24 /10 /octobre /2008 16:02

Une véritable mise en lumière


Par Élise Ternat

Les Trois Coups.com


À l’image d’une programmation qui veut interroger le public « dans son rapport au théâtre et à la société », « l’Augmentation » présentée en ce début de saison au Théâtre des Ateliers est une éblouissante mise en lumière d’un texte de Perec qui conserve toute sa fraîcheur ainsi qu’une incroyable actualité.

« Vous avez mûrement réfléchi, vous avez pris votre décision et vous allez voir votre chef de service pour lui demander une augmentation », tel est le postulat de base, qui annonce toute la suite de la pièce. Dans cette arborescence, la proposition, l’alternative, l’hypothèse négative, l’hypothèse positive, le choix et la conclusion apparaissent comme les six pièces maîtresses d’un organigramme où les acceptions financières, rhétoriques et mathématiques du terme augmentation constituent « tout ou partie d’un système ». Ici, pas de décision ni même de progression, mais davantage une exploration.

Anne-Laure Liegeois s’est essayée avec talent à la mise en scène du complexe labyrinthe textuel dressé par Perec. En effet, c’est un véritable coup de maître que donne ici à voir la directrice artistique du Festin. On retiendra notamment la formidable capacité à habiter le texte par les jeux de rythme et de ton. Car une entrée en matière froide et robotisée laisse place au dynamisme d’une tonalité drôle et fantasque. On retrouve une même thématique, reconduite des dizaines de fois, reprenant toujours la possibilité d’une nouvelle hypothèse avec des formes et des cadences toujours différentes. Et, dans cet exercice de style parfaitement maîtrisé, les comédiens excellent.

À cet égard, Anne Girouard et Olivier Dutilloy tiennent les spectateurs en haleine durant tout le spectacle. En proie à une véritable schizophrénie, ils jouent tout à la fois les rôles de collègues, d’adversaires hiérarchiques, incarnant tour à tour le chef de service compréhensif, la secrétaire aguicheuse ou implorante, l’employé pétrifié d’angoisse… voire le portrait martyr d’un subalterne crucifié. Ces deux comédiens mènent, à la manière d’une machinerie incontrôlable mais parfaitement réglée, les rouages de la demande d’augmentation. On se délecte de cet impeccable jeu de diction pour un exercice des plus exigeants. Ces remarquables comédiens donnent à merveille le ton, oscillant entre consternation face à une situation qui ne progresse pas, regain d’énergie dans la victoire d’un instant, folie lorsque la fête bat son plein, et finalement désespoir à l’idée d’un salaire qui n’augmentera jamais.

© Christophe Raynaud de Lage

Car les deux collègues le savent : ils ne sont que les pions de l’immense consortium bureaucratique que constitue l’entreprise. Et le décor est là pour le rappeler : une scène étriquée où sont posées deux chaises de bureau et une table en métal, attestant à leur manière d’une certaine froideur. Ce dénuement accentue la présence des acteurs, qui semble se suffire à elle seule. Les costumes, quant à eux, tailleur pied-de-poule et complet-cravate composent les uniformes réglementaires de ces employés modèles, ici plus incarnés que jamais.

Ainsi, au-delà du rire que provoque cette pièce terriblement drôle, apparaît l’angoisse, car on lit en toile de fond l’atmosphère d’une entreprise folle, véritable mastodonte où chacun tente d’exister. Un système bureaucratique pris au jeu de la dérision dans une tonalité kafkaïenne. Tel est le propos qu’on peut lire d’un Perec souvent considéré comme un moraliste de la société de consommation.

Ce sont toutes ces facettes d’un théâtre précis, inventif, en réflexion sur ce qui l’entoure, qu’Anne-Laure Bourgeois ravive et nous offre ces jours-ci au Théâtre des Ateliers. Car c’est un véritable cadeau que de pouvoir découvrir ou se replonger dans l’œuvre de cet investigateur du langage et des mots que fut Georges Perec. 

Élise Ternat


L’Augmentation, de Georges Perec

Production Le Festin, centre dramatique national de Montluçon, région Auvergne.

Spectacle présenté en coréalisation avec le Théâtre municipal de Montluçon

Mise en scène : Anne-Laure Liegeois

Assistant mise en scène : Laurent Letellier

Avec : Olivier Dutilloy, Anne Girouard

Costumes : Christophe Ouvrard

Lumière : Marion Hewlett

Théâtre des Ateliers • 5, rue du Petit-David • 69002 Lyon

http://www.theatrelesateliers-lyon.com

contact@theatrelesateliers-lyon.com

Réservations : 04 78 37 46 30

Salle Arthur-Adamov, du 21 au 26 octobre 2008

– Mardi 21 octobre à 20 h 30

– Mercredi 22 octobre à 19 h 30

– Jeudi 23 octobre à 19 h 30

– Vendredi 24 octobre à 20 h 30

– Samedi 25 octobre à 20 h 30

– Dimanche 26 octobre à 16 h 30

Durée : 1 h 15

20 € | 14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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