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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Tous en selle pour une petite heure de dada
Après un petit tour cet été au Festival d’Avignon, la pièce « Accrochez-vous » de Philippe Fournier et Sébastien Heurtel, revient dans la chaleureuse salle du Petit Théâtre des Variétés pour nous faire découvrir ou redécouvrir l’univers dada avec un mélange d’humour et d’absurde, le tout donnant matière à réfléchir sur l’art et le statut de l’artiste.
Haydn, quelques notes de musique, puis deux comédiennes, Molly et Jane, surgissent de la pénombre en arborant une danse saccadée et nous voilà transportés dans un univers très particulier : celui des années 1920 à Zurich dans un petit appartement à la décoration déstructurée.
En effet, pendant les quelques minutes d’attente dans la petite salle du Théâtre des Variétés, on se demande bien pourquoi une baignoire se trouve au milieu de la scène ou, encore, ce que fait une passoire suspendue, d’où sortent des fils de fer au bout desquels sont accrochées des pinces à linge… Tout ce paysage qui s’offre à nous surprend, mais, au-delà du décor esthétiquement absurde qui ouvre déjà les prémices de la réflexion, les personnages et le texte nous plongent rapidement dans le vif du sujet : « dada ».
Car, attention, ici tout est dada, le monde est dada, on respire dada, on pense dada. Les personnages gravitent autour de cette affirmation et en font leur mode de vie, leur attitude d’après-guerre, leur manière d’être, et ils le revendiquent jusqu’à provoquer. Provocation qui déclenche l’intrigue : l’inspecteur Gerda Tolstoï débarque dans ce huis clos et compte bien mener l’enquête. Pourquoi avoir proclamé dada la veille au soir au cabaret Voltaire ? Qui plus est, pourquoi Jane Kalagan et Otto Kurtzman ont-ils montré leurs fesses sous peine d’être accusés d’atteinte à la pudeur ? Le prétexte de l’enquête permet de faire évoluer les personnages, d’en saisir les failles, de comprendre la nécessité sous-jacente de l’art dans ce contexte de restructuration, où, comme le poète Tristan Tzara le disait en définissant dada, le besoin est de « faire table rase des valeurs en cours au profit des valeurs humaines les plus hautes ».
Ainsi, la pièce invite le spectateur à se replonger dans les années d’émergence de la révolte incarnée par dada : le monde sort de la guerre, une remise en cause de toutes les conventions et contraintes idéologiques, politiques et artistiques est nécessaire afin de retrouver dans cet élan un nouveau souffle de vie, une liberté créatrice qui passe, pour les artistes, par un retour à l’enfance basé sur la dérision et l’humour. Le devoir de l’artiste est de transmettre sa vision du monde, d’être le joueur par excellence, c’est-à-dire être un grand enfant qui ne cesse de jouer avec les images de son imaginaire pour leur donner corps. Les œuvres deviennent des métaphores, tout comme celle de Jane : la passoire n’est autre qu’une « pantomime de la guerre ». Elle pourrait vous parler des heures de son œuvre, tout un discours en découle, il y a une véritable réflexion chez ces artistes-là.
Mais, parfois le doute subsiste, et Molly, la danseuse d’un temps oublié, le soulève : « Qui a dit que vous étiez des artistes ? ». Ce à quoi Jane, plus convaincue que jamais, rétorque : « L’art ne se discute pas, l’art se ressent ». Derrière cette réflexion sur l’art dadaïste, on peut y voir une mise en abyme de la question du statut de l’art, de l’artiste : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? qu’est-ce qu’un artiste ?. Néanmoins, si être artiste et faire de l’art revient à transmettre un message, à briser le temps de la quotidienneté pour nous faire entrer dans celui de l’imaginaire et du spectacle, alors on peut dire sans équivoque qu’avec Accrochez-vous, les comédiens, metteur en scène et auteurs réussissent le pari.
En effet, la mise en scène et le texte permettent de reconnaître l’esprit dada, où s’entremêlent légèreté, décadence, ludisme mais aussi sérieux. Les comédiens investissent la scène et le texte avec une grande liberté, à l’image de celle des artistes dada. Avec, comme seul objectif, celui de divertir par le biais des plus folles trouvailles, allant d’une baignoire figurant une poule jusqu’à la frénésie d’une danse improvisée par le personnage, qui frise celle d’un automate, mieux d’une pantomime.
C’est pourquoi nul besoin de connaître sur le bout des doigts l’histoire de l’art ou d’être bien accroché pour comprendre la portée de la pièce : elle-même est une métaphore de dada, et elle guide le spectateur de manière subtile. De ce fait, les comédiens meneurs de jeu arrivent aisément à nous convier à cette petite balade dans le temps, et chacun y trouve ainsi son dada. ¶
Emily Lombi
Les Trois Coups
Accrochez-vous, de Philippe Fournier et Sébastien Heurtel
Mise en scène : Marc Avertin
Avec : Lupe Velez, Sophie Parel, Macha Orlova, Vanessa Mikowski et Jean-Philippe Malric
Décors : Emmanuelle Castelais
Création lumière : Rictus Bep
Diffusion : Leslie Hazan
Petit Théâtre des Variétés • 7, boulevard Montmartre • 75002 Paris
Réservations : 01 42 33 09 92
Du 23 septembre au 31 décembre 2008 à 20 heures
Durée : 1 heure
Tarif unique : 16 €
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