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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Une inquiétante catharsis
La danse contemporaine a cela fascinant qu’elle bouscule notre perception ordinaire du corps. À la frontière de l’animalité et de la normalité, la nouvelle création d’Alain Platel s’inscrit dans un en-deçà du langage, où les corps écorchés expulsent leur violence, et accouchent d’une étrange communauté, démente et mutique. Mais la beauté envoûtante de la musique et des chants ne suffit pas à combler les longueurs d’une mise en scène trop hétéroclite.
Cabane ou citadelle, une structure de bois rudimentaire accueille les musiciens sur sa terrasse, en fond de scène.
Contre une palissade, le plateau prend des allures de terrain vague ou de favela, où les danseurs errent comme des gamins désœuvrés, aux tenues bigarrées. Côté jardin, une table de style rococo
évoque, paradoxalement, l’espace confiné d’une salle de lecture, où sont sagement assises trois silhouettes, austères et vêtues de noir – les
chanteurs.
Dans ce contraste entre intérieur et extérieur, entre ombre et lumière, les danseurs se livrent à un étrange ballet : le corps plié en deux, le dos dénudé et la tête recroquevillée entre les épaules, ils se métamorphosent en d’inquiétantes créatures, animales ou monstrueuses. Les muscles, saillants et tressaillant, affleurent sous leur peau diaphane, comme sur le point de se déchirer. Car la danse a ce pouvoir hallucinatoire de changer notre regard sur le corps, de redonner à l’« objet » apprivoisé, instrumentalisé, médicalisé, toute la démesure et la violence de la vie organique.
Tandis que les musiciens revisitent Bach sur des airs de jazz manouche, les danseurs n’ont pas fini de nous surprendre : ils se heurtent, s’empoignent par la peau du ventre, s’enfoncent les doigts dans la bouche, se griffent la peau du visage, s’accouplent et se séparent sauvagement, au rythme de leur souffle saccadé, et de leurs cris étouffés en d’informes borborygmes. Happés par cette transe hystérique, les chanteurs s’adonnent à cette joyeuse confusion des genres : la soprano développe l’art de manier la hache (oui, oui, une impressionnante hache de bûcheron !) en talons hauts, pendant que le contre-ténor entame un strip-tease de tous les diables.
Provocante et radicale, la chorégraphie d’Alain Platel est un hymne jouissif à la liberté. Véritables interprètes, les
danseurs étonnent par l’exceptionnelle (démentielle ?) maîtrise de leur art : leurs grimaces semblent convoquer le moindre de leurs muscles. Le corps entier semble une matière
plastique modelable à l’infini. En-deçà de la forme humaine, on croit voir surgir le vivant dans son jaillissement originel, comme dans un rite archaïque. Mais, sur la longueur, la mise en
scène ne parvient pas à cacher ses faiblesses : hétéroclite, elle revendique un foisonnement baroque qui tourne parfois au délire. En matière de scénographie, on regrette que la structure
de bois ne soit pas plus exploitée par le jeu. On déplore la fonction purement illustrative de peaux de bêtes qui pendent inutilement du plafond, alors que les danseurs incarnent admirablement
la part animale de l’homme.
Au bout de deux heures de spectacle pratiquement sans texte (seules quelques phrases sont prononcées, accentuant le processus de déshumanisation en cours), les personnages ont achevé leur troublante métamorphose vers la démence. Leur art lui-même semble avoir muté vers une forme de contorsionnisme. Mais la catharsis fonctionne : face à ces êtres qui se tordent de douleur, on se prend à ressentir ce « souffrir avec », ferment intrinsèque de toute communauté humaine, qu’Alain Platel définit par une citation du dalaï-lama : « La compassion est le radicalisme de notre temps ». À la fin, lorsque tous revêtent des masques de chirurgien, on croit étouffer avec eux, tant il est vrai que notre société nous condamne soit à l’aliénation soit au mutisme. ¶
Estelle Gapp
Les Trois Coups
Pitié !, d’Alain Platel et Fabrizio Cassol
Les Ballets C. de B.
Concept et mise en scène : Alain Platel
Musique originale : Fabrizio Cassol, d’après la Passion selon saint Matthieu de J.-S. Bach
Avec les danseurs : Élie Tass, Émilie Josse, Hyo Seung-ye, Juliana Neves, Lisi Estaras, Louis-Clément Da Costa, Mathieu Desseigne Ravel, Quan Bui-ngoc, Romeu Runa, Rosalba Torres Guerrero
Chanteurs : Claron Mc Fadden ou Laura Claycomb ou Melissa Givens (soprano), Cristina Zavalloni ou Maribeth Diggle ou Monica Brett-Crowther (alto/mezzo), Serge Kakudji (contre-ténor), Magic Malik (chant, flûte)
Musiciens : le trio Aka Moon : Fabrizio Cassol (saxophone), Michel Hatzigeorgiou (Fender bass, bouzouki), Stéphane Galland (tambours, percussions)
Et : Arielle Besson ou Sanne Van Heck (trompette), Krassimir Sterev ou Philippe Thuriot (accordéon), Michael Moser ou Lode Vercampt (violoncelle), Tcha Limberger ou Alexandre Cavalière (violon)
Dramaturgie : Hildegard De Vuyst
Dramaturgie musicale : Kaat Dewindt
Scénographie : Peter De Blieck
Costumes : Claudine Grinwis Plaat Stultjes
Lumières : Carlo Bourguignon
Assistant lumières : Kurt Lefevre
Son : Caroline Wagner, Michel Andina
Régie plateau : Moha Zami
Photos : © Jean-Pierre Maurin
Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris
Réservations : 01 42 74 22 77
Du 21 au 29 octobre 2008 à 20 h 30
Durée : 2 h 15
26 € | 17,50 € | 13,50 €
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