Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 18:52

Crise du travail, crise
de la société ?


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


« Dans la cendre du ciel » est la septième pièce de Thierry Beucher, un jeune auteur rennais. La Cie K.F. association reprend, avec des modifications, l’œuvre qu’elle a créée au printemps dernier. Rozenn Fournier, le metteur en scène, recherche dans l’écriture théâtrale « un langage qui engage aussi le corps au-delà d’une incarnation psychologique ». Pour elle, « le travail de l’acteur se rapproche de la sensibilité de celui du danseur, et l’espace scénique s’écrit comme une partition chorégraphique ». Le spectacle qu’elle donne à voir aujourd’hui illustre cette conception.

Dans la cendre du ciel est une pièce écrite pour dix-huit personnages : la lune, la femme qui fait l’amour, la femme séparée, la femme de l’homme qui va partir, la secrétaire, le jeune type, le responsable de production, l’homme qui fait les entretiens… Dépourvus de toute identité, ils n’ont évidemment ni nom ni prénom. Ce sont des fonctions, en quelque sorte, comme dans les contes, chargées de suggérer des types universels. Six acteurs, quatre hommes et deux femmes, plus un baigneur en Celluloïd, les représentent.

Au début du spectacle, les six comédiens occupent le centre du plateau, vide de tout décor et de tout accessoire. La scène est baignée dans une lumière crépusculaire. Un éclairage au sol, d’un vert un peu glauque, délimite l’espace de jeu entouré d’un hors-champ noir : nous sommes dans un « complexe viande », dernier avatar de ce qui fut, autrefois, un abattoir de porcs. Le texte juxtapose des didascalies, qui présentent des personnages ou dressent des décors, du récit et des dialogues, dans un mélange quelque peu déroutant mais plutôt réussi. Avant de comprendre qu’une crise vient d’éclater – car la balance, élément essentiel de la chaîne, est tombée en panne –, on est un peu surpris par les déplacements saccadés, fébriles et gauches des acteurs.

Après cette scène d’exposition parfois laborieuse, à mon gré, l’action s’accélère. L’auteur excelle dans la peinture et la critique sociales. Certains passages, comme le pot de départ offert à l’ouvrier qui part à la retraite après quarante-deux ans passés dans l’entreprise, sont d’une férocité et d’un humour allègres. D’autres, comme celui qui concerne la femme qui fait l’amour dans les vestiaires, sont d’une noirceur saisissante. Le désarroi de l’homme qui part et de son épouse face à cette vie nouvelle, sans travail, est rendu palpable…

On regrette d’autant plus que l’auteur ait voulu suspendre le cours de la pièce pour y intercaler des monologues à visée philosophique et poétique. Les deux premiers m’ont paru inutilement grandiloquents et, pour tout dire, plutôt verbeux. Le dernier, placé dans la bouche de la lune, m’a semblé plus intéressant : malheureusement, la plus grande partie m’en est restée inaudible, l’actrice ayant manifestement mal placé sa voix.

Si l’on excepte ce petit incident, il faut rendre hommage au jeu des comédiens, remarquable de justesse et d’aisance dans leurs différents rôles.

Le travail sur les lumières est également digne de louanges. La scène où les corps des acteurs s’agglomèrent, se bousculent, se pressent, se disloquent avant de recomposer un autre agencement suggère de façon presque palpable la boîte de nuit où ils sont censés se trouver, tant la lumière semble sculpter les personnages et leurs mouvements. C’est un des grands moments de la pièce.

Si l’œuvre possède une évidente dimension politique, elle n’a rien d’une thèse, et c’est de façon très sensible, hormis les deux premiers monologues, qu’elle nous conduit à réfléchir sur l’importance et le sens du travail dans notre vie, sur la place des sentiments et des rapports humains dans notre monde, sur le modèle de société que nous subissons et sur celui que nous voulons.

La Cie K.F. association nous a offert une soirée intéressante, stimulante, à laquelle il manque peu de choses pour qu’on la qualifie d’excellente. 

Jean-François Picaut


Dans la cendre du ciel, de Thierry Beucher

Compagnie KF association • 27, rue Rabelais • 35200 Rennes

02 99 51 32 50

compagniekfassociation@neuf.fr

Metteur en scène : Rozenn Fournier

Assistante à la mise en scène : Camille Kerdellant

Collaborateur artistique et auteur : Thierry Beucher

Avec : Camille Kerdellant, Delphine Vespier, Éric Pingault, Jean-Paul Dubois, Jean Le Scouarnec, Élie Baissat

Chorégraphie : David Monceau

Création lumière : Guillaume Fromentin

Plasticienne et scénographe : Magda Mrowiec

Musicien : Philippe Ollivier

Régisseur son : Jacques-Yves Lafontaine

Costumière : Jeanne Corbel

Photos : Christian Berthelot

Administratrice de production de la compagnie : Kelig Éven

Le Grand Logis • 10, avenue du Général-de-Gaulle • B.P. 17157 • 35171 Bruz cedex

Réservations : 02 99 05 30 62

Les 16 et 17 octobre 2008

Durée : 1 h 20

– Festival Théâtre en résistance - O.D.D.C. (Côtes d’Armor)

1er mars 2009 à Bégard

10 mars 2009 à Langueux

13 mars 2009 à Loudéac

– Au printemps : Théâtre de Poche de Hédé en Ille-et-Vilaine

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher