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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 19:50

L’écume du butô
à la maison Vian


Par Audrey Chazelle

Les Trois Coups.com


La fondation Boris-Vian, toujours en action pour perpétuer l’esprit humaniste et novateur de l’écrivain, réunissait, ce week-end, trois performeurs de la « danse des ténèbres ». En plein cœur de Pigalle, à la cité Véron, berceau de la créativité du romancier, dans un immeuble attenant au Moulin-Rouge, un évènement rare se tenait à mille lieux du lever de jambe des danseuses de revue… En collaboration avec la maison du Butô-Blanc et la Chambre noire, les danseurs butô Joan Laage, Moeno Wakamasu et Masaki Iwana étaient rassemblés autour du roman de Boris Vian, « l’Écume des jours », pour proposer leur propre façon d’être au monde.

C’est toujours avec curiosité et enthousiasme que je me rends à une manifestation de danse butô. Cet art, d’origine japonaise, réclame une attention toute particulière et peut se révéler être une véritable expérience pour le spectateur. Alors que certains danseurs butô ont pris soin d’occidentaliser leur art en l’ornant d’une esthétique séduisante, Masaki Iwana, tout comme Joan Laage et Moeno Wakamatsu ont choisi, eux, de conserver l’esprit originel du butô. Ils vous invitent à les suivre dans leur voyage intérieur, à la découverte de leur mémoire corporelle.

Loin de la forme traditionnelle de la danse moderne, l’expression du butô, débarrassé de tout ego, se charge de l’expérience émotionnelle du danseur. Incarnée, cette expérience se donne à voir, à partager. La danse butô s’apparente alors à un voyage initiatique pour celui qui la pratique comme pour celui qui la regarde. Le langage universel retranscrit par le danseur puise sa ressource dans le corps vécu : fluide et disposé à la transformation, au retour à ses racines au travers de toute la stature corporelle, à partir de quoi le soi est recréé.

On retrouve les postures classiques du maître Hijikata, fondateur du mouvement butô dans le Japon des années soixante, qui définissait le corps du danseur butô comme « un cadavre qui ne tient debout qu’au péril de sa vie ». En dehors de tout enseignement fondamental, c’est leur subjectivité que les danseurs butô mettent en scène ici, leur approche de la réalité, leur expérience au monde. En se réappropriant une façon personnelle d’être au monde, ils révèlent l’universalité du langage physique.

Cet art, quarante ans après sa naissance, est encore diffusé en dehors des circuits commerciaux, et la présence de ces performeurs dans ce lieu original perpétue cette culture de l’underground dans la plus grande tradition. La porte de garage de la salle d’arrière-cour, située au rez-de-chaussée de la cité des poètes (lieu d’écriture pour Prévert et Vian), s’ouvre enfin. Derrière le rideau rouge des coulisses en mezzanine, j’entrevois le visage blanc de Masaki Iwana, revêtu de son habit de lumière, en rouge et noir. Il se prépare, et il faudra être patient parce qu’il sera le dernier à sortir de la caverne pour rejoindre l’espace de la représentation.

En attendant, deux autres solos nous sont proposés. Et l’on commence avec Moeno Wakamatsu. « Je veux suspendre le temps » au moment « où le désir intérieur rencontre des phénomènes extérieurs ». Cette jeune femme, au talent certain, saisit immédiatement l’attention du spectateur. Dans un silence de mort, on entend le tic-tac d’une horloge qui accompagne la renaissance de cet être hybride, en position fœtale, prenant forme humaine, animale, végétale, cellulaire. Recouvert d’une seconde peau par un justaucorps couleur chair, le corps de Moeno expose la densité du mouvement, son flux, dans un jeu d’ombres et de lumières. Avec maîtrise et agilité, elle habite l’espace de tout son être et contient le temps dans la plus infime de ses actions. Se mettre debout et avancer, c’est prendre le risque de tomber. Vivre, c’est prendre le risque de souffrir. C’est de cet équilibre instable du désir que naît la recherche chorégraphique de Moeno Wakamatsu.

© Francine Aubry

Elle pose ainsi ses pas dans celui du charismatique Masaki Iwana, aujourd’hui reconnu comme l’une des plus importantes figures du butô au Japon. Il a présenté à la fondation Vian un solo en deux parties (sur deux soirs) intitulé l’Articulation de lumière. Toujours aussi fascinant, il n’a pas manqué de nous émerveiller de sa présence ultime et de son extrême concentration. Une entrée fracassante des coulisses jusqu’à la scène avant de se montrer le corps enveloppé dans des bandages ici et là, et des superpositions de tissu, de fil, rouge, noir. Un corps meurtri, blessé, avec lequel il entame un dialogue pour soigner sa douleur, qu’il nous invite à écouter. Un robinson, marquis, samouraï… unique. Il pousse quelques cris par-dessus le son enregistré d’une nuit de pleine été et déroule le fil de son histoire… à la manière d’un conte, muet, mimé. Force et fragilité alimentent l’intensité de la prestation, l’équilibre du flux.

Masaki et Moeno semblent avoir travaillé dans un processus de recherche chorégraphique semblable. Ils empruntent un cheminement commun dans l’espace, considérant le regard du spectateur. Et le poteau sur la scène aura pour eux le même usage, celui sur lequel on prend appui, auquel on s’accroche pour défier la loi de la gravité.

Tandis que Road to Nowhere, le solo de Joan Laage, s’inscrit lui dans une dramaturgie beaucoup plus insipide, une mise en scène plus convenue. Une approche de la réalité moins altruiste, davantage en représentation pour une prestation qui perd de son intérêt. Joan Laage est pourtant un personnage surprenant, atypique en son genre. Mais le voyage qu’elle nous propose, à bord de son navire un peu poussiéreux, reste hasardeux.

La performance la plus audacieuse ce soir-là aura sans doute été celle de l’irrésistible Moeno Wakamatsu, qui appartient à la nouvelle génération montante de danseurs butô. Elle proposera, en compagnie de Joan Laage, un workshop du 20 au 29 octobre 2008 à Paris pour tous ceux qui souhaitent s’initier à la pratique de cet art. 

Audrey Chazelle


L’Écume des jours (Boris Vian), danse butô, de Masaki Iwana, Moeno Wakamatsu, Joan Laage

Artistes : Masaki Iwana (www.iwanabutoh.org)

Joan Laage (www.seattlebutoh.org)

Moeno Wakamatsu (www.moeno.com)

En collaboration avec la maison du Butô-Blanc et la Chambre noire

Informations : info@moeno.com

Fond’Action Boris-Vian • 6 bis, cité Véron • 75018 Paris

01 42 67 02 72

Métro : Blanche

Samedi 18 octobre à 20 heures et dimanche 19 octobre 2008 à 17 heures

Durée : 40 min | 30 min | 40 min avec une pause de 5 min entre chaque solo

15 €

Workshop : week-end (samedi 25 et dimanche 26 octobre 2008) 13 heures-18 heures, lundi 27, mardi 28, mercredi 29 octobre 2008 à 13 h 30 et 18 h 30

Tarif : 160 euros-5 jours | 35 euros-1jour

Inscriptions et renseignements : workshop@moeno.com

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Parle Claude 10/11/2008 14:37

Un article critique a été aussi publié sur "Un soir ou un Autre"http://unsoirouunautre.hautetfort.com/archive/2008/10/25/masaki-iwana-joan-laage-moeno-wakamatsu-a-la-fondation-boris.htmlPour info ...

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