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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 11:49

Hors de tout espace et hors du temps

 

Le centre d’animation les Halles-le Marais consacre sa programmation théâtrale à de jeunes compagnies, et leur propose des locaux confortables en plein cœur de Paris. Avec autant d’habileté que d’humilité, Les Corps maganés en profitent pour transmettre toute la complexité du « Langue à langue des chiens de roche » de l’auteur québécois Daniel Danis.

 

L’action se situe sur une île fictive du Saint-Laurent au Québec. Ses quelques habitants peinent à donner du sens à leur vie : pour l’un, c’est la quête d’un père absent ; pour l’autre, « le goût des bons cieux […], le goût des bons sexes » ; pour un autre encore, l’oubli d’un passé douloureux. Focalisés sur leurs propres questionnements, ils ne prêtent pas attention aux chiens qui les entourent. Ces derniers, à la fois animaux et esprits, hantent la nuit de leurs hurlements et attendent, tapis derrière un buisson, qu’un des habitants faillisse. Ceux-ci, enfermés dans leurs souvenirs ou leurs frustrations, ont beau crier, hurler à la mort, leurs voix se fondent au milieu des jappements des chiens. Dans un univers sombre et pesant, les protagonistes luttent ainsi contre cette invasion animale et cherchent à se libérer par leur « soif d’amour, de merveilleux ».


Daniel Danis nous présente des personnages hors du temps. À la fois acteurs et spectateurs de leur propre histoire, ils jonglent entre passages dialogués et pauses narratives, pendant lesquelles ils décrivent leurs actions au spectateur. Le texte de Daniel Danis pose donc la question de la place du personnage par rapport au spectateur et à sa propre fiction. Sa langue est également poétique et imagée, parfois même déstabilisante, aisée à trahir, et difficile à transmettre dans toutes ses subtilités. Seulement, Mélanie Mary, la metteuse en scène, ne se laisse pas aller à une intellectualisation à outrance du texte. Au contraire, elle réfléchit aux fondements mêmes du théâtre : le statut du corps et de la parole par rapport au temps et à l’espace.


L’espace scénique est alors divisé en deux. Une tapisserie, tantôt opaque tantôt transparente sépare le fond de l’avant-scène. Nous pénétrons l’univers des protagonistes, qui doivent se livrer à nous en avant-scène. Avec un décor minimaliste et abstrait, créé par Loup Blanc, c’est au comédien de créer son propre espace, de lui donner du sens par sa seule présence. Lorsque le fond de scène est invisible, les personnages surgissent dans un ballet rigoureux et parfaitement chorégraphié. Parfois, à l’inverse, grâce à une habile gestion de la lumière par Jean-Luc Chanonat, les ombres des individus les trahissent depuis le fond de scène. C’est là que les « héros » se réfugient, se protègent dans leur monde. Entre ombre et lumière verte, cet espace est visuellement traité à la manière des films de David Lynch, irréel, proche du rêve. Parfois encore, un troisième espace s’offre à nous. Un projecteur en pleine face pour figer l’instant comme le flash d’un appareil photo, les acteurs sont alors projetés hors de tout espace et hors du temps. Ils se voient agir, conscients de leur condition, à la fois face à leurs problèmes individuels, et pris dans une spirale d’interrogations universelles.


La compagnie cherche également à prolonger la langue de Daniel Danis par une recherche corporelle attentive. Au-delà des mots, les personnages sont trahis par leur propre corps et leurs attitudes : mi-hommes mi-bêtes. À cet égard, Stéphanie Lemonnier, danseuse butô, a travaillé avec les comédiens pour trouver un langage corporel spécifique à chacun. Cette exploration aussi bien physique que psychologique des personnages enrichit l’interprétation des comédiens. Aussi, ces neuf artistes, grâce à une exigence remarquable, soutiennent avec une agilité et une justesse déconcertantes la poésie de Daniel Danis. La compagnie propose donc un travail réfléchi, cohérent et de qualité, qui rend un bel hommage au texte de Daniel Danis. 


Bianca Guitton

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Langue à langue des chiens de roche, de Daniel Danis

Cie Les Corps maganés • 7, impasse Franchemont • 75011 Paris

06 09 12 51 13

Mise en scène : Mélanie Mary, en dialogue avec Daniel Danis

Avec : Eugénie Alquezar, Anne Cazenave, Mehdi Lecourt, Alain Le Doaré, Denis Lefrançois, Aristide Legrand, Mélanie Mary, Roger Simi, Orane Steinberg

Intervenante butô : Stéphanie Lemonnier

Décors : Loup Blanc, Mélanie Mary

Décors peints : Sophie Lelièvre

Costumes : Alexandra Konwinski

Création lumière : Jean-Luc Chanonat

Univers sonore : Philippe Bégin, Roger Simi

Centre d’animation les Halles-le Marais • 6-8, place Carrée, porte Saint-Eustache • 75001 Paris

Réservations : 01 40 28 18 48

Le mardi 7 et le vendredi 10 octobre 2008 à 20 heures

Durée : 2 heures

9 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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