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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 15:40

Beurk, à la fin !


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Anna Politkovskaïa est une des rares journalistes russes à avoir dénoncé les exactions commises en Tchétchénie dans cette atroce ratonnade qui ne voulait pas dire son nom. Elle fut abattue par balles dans l’escalier de son immeuble il y a deux ans à Moscou. Lars Norén a choisi de lui dédier sa dernière pièce en la créant à Nanterre (au Théâtre des Amandiers) le jour anniversaire de son assassinat : pour mémoire le 7 octobre 2006. Une fois de plus, le théâtre me somme d’ouvrir les yeux sur ce que l’homme fait de pire à l’homme. Et, une fois de plus, j’avoue être partagé. Lars Norén veut-il ici être journaliste ou dramaturge ?

Dans un pays proche mais lointain, dévasté par la guerre, une prostituée tombe enceinte d’un homme (disons Salaud 2), qui la roue de coups sous les yeux du petit garçon qu’elle a eu de Salaud 1, qui est parti. Un jour, celui-ci revient et prostitue aussitôt son fils, qui a neuf ans. Appelons ce fils Stoïco. Le petit Stoïco a pour seule amie une aveugle de dix ans : Elma. Un veuf, officier à la retraite, la désire et l’emmène chez lui. Entretemps, Salaud 3 baise la mère de Stoïco, qui en profite pour lui piquer sa valise, pensant qu’elle contient quelque chose de précieux. En fait, c’est le crâne noirci du fils de Salaud 3.

Cette œuvre, sèchement écrite, accumule… que dis-je, amoncelle horreur sur horreur. Nous sommes après le désastre, dans les décombres calcinés de la civilisation, là où on ne fait plus que ses besoins, sadisme compris. Que vous dire ? C’est le Titus Andronicus de Lars Norén, mais je ne suis pas sûr qu’il soit Shakespeare.

« À la mémoire d’Anna Politovskaia » | © Véronique Vercheval

Sauf par moments. Chaque fois que Clara Noël (Elma, la petite aveugle) passe sur le plateau. Un charme, une grâce incomparables. Sa scène avec le veuf (Christophe Odent), qu’elle émeut – et nous donc ! – au point qu’il l’épargne, est inoubliable. De même, celle où elle revient avec Stoïco (Agathe Molière époustouflante) chaparder chez ce même veuf. Tout ce passage est d’un grand auteur et d’un grand metteur en scène.

Le reste du temps, on reçoit une dégelée d’images coups de poing ponctuées de : « Je suis une merde. Toi aussi t’es une merde. On est tous des merdes. Des merdes de Dieu. ». Autre exemple de joyeuseté : la mère, toujours enceinte même après les coups de pied dans le ventre, à son fils parti lui rabattre des clients, déclare : « Je fais tout ! Ils peuvent venir à deux. 400 balles s’ils viennent à deux ! »

Sommes-nous encore au théâtre ou devant un journal dramatisé (« le 20 heures » des planches !), qui fausse, voire interdit, tout jugement ? Juge-t-on comment un homme en tabasse, en vend, en viole, en tue un autre ? Je parle sérieusement. Dois-je écrire : « Ce que je préfère, c’est le moment où le vieux dégoûtant… » Ah, beurk à la fin ! Sommes-nous devenus fous ?! Lars Norén vit en Suède, où les sévices, le meurtre et la pédophilie sont interdits ! Nous regardons trop la télévision. C’est de cela que nos sociétés sont le plus malades, à mon avis.

Puisque cette œuvre est dédiée à Anna Politkovskaïa, Antigone russe assassinée pour son courage, ayons celui de la lire. Allez aux Amandiers de Nanterre. Là, vous trouverez, dans le hall, non seulement tous ses livres, mais encore presque tous ceux qu’on a écrit sur elle. Achetez-les et ensuite allez, ou non, voir ce spectacle effarant, je ne sais dans quel sens. 

Olivier Pansieri


À la mémoire d’Anna Politkovskaïa, de Lars Norén

Texte français : Katrin Ahlgren, Amélie Wendling

Mise en scène : Lars Norén

Avec : Gauthier Baillot, Georges Bécot, Alfredo Cañavate, Laurent Caron, Malin Crépin, Patrick Donnay, Agathe Molière, David Murgia, Clara Noël, Christophe Odent, Nicolas Struve

Scénographie et costumes : Gilles Taschet

Lumières : Benoît Gillet

Chorégraphie : Grégory Loffredo

Chant : Giuseppina Mammone

Assistante à la mise en scène : Amélie Wendling

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

R.E.R. A - Nanterre-Préfecture + navette

Réservations : 01 46 14 70 00

www.nanterre-amandiers.com

Du 7 au 25 octobre 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 2 h 5

25 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Broquet Alban 24/10/2008 00:31

Le jugement n'est pas quelque chose qui peut rentrer en compte au sortir de cette pièce, il s'agit de choquer, mais dans quel but? Celui, à mon avis de faire réagir le spectateur, en le mettant mal à l'aise en face de l'héroïsme d'Anna qu'il applaudit et de la nature d'enfants qui le rebutent,plutôt qui ne le poussent à tendre la main. Il s'agit plus d'une vive critique de l'hypocrisie de ceux qui peuvent aider et ne le font pas, qu'une représentation du "côté obscur" de l'homme le plus démuni.Le texte de Lars Noren, ainsi que la mise en scène peuvent se discuter sur un plan esthétique, mais la pièce, portée par le rôle des deux enfants magnifiquement interprétés, reste malgré tout un hommage sincère au courage et à l'intégrité d'Anna Politkovskaïa.

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