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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 16:43

Un sorcier nommé
Côme de Bellescize


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Pourquoi un deuxième article sur ces « Enfants du soleil » de Maxime Gorki, mis en scène par Côme de Bellescize au Théâtre de l’Ouest-Parisien ? Parce que c’est un spectacle exceptionnel à tout point de vue et que je n’y ai pas vu les mêmes choses que mon éminente collègue. En outre, je vous connais, vous vous dites : « Oh, ça a l’air bien. Il faudra qu’on y aille », mais vous n’y allez pas, vous privant ainsi par pure méchanceté d’un immense plaisir. On vous le répète donc : courez voir ça, il n’y a plus qu’une semaine pour le faire !

D’abord, contrairement à ce que dit sa publicité dans les guides de spectacles, cette pièce ne parle pas d’« un groupe d’idéalistes vivant vaguement en marge d’un village d’abrutis qui ne les comprennent pas ». Il y a un peu de ça, mais c’est plus subtil. Pavel fait des expériences de chimie, son ami Vaguine peint de l’avant-garde, l’aimable vétérinaire Tchépournoï (clin d’œil à Tchekhov ?) passe régulièrement conter fleurette à Mlle Liza, une exaltée. Les autres femmes « bovarisent » chez les riches ; se prostituent ou se font tabasser chez les pauvres. Un univers, comme on le voit, bien réglé mais plutôt naturaliste.

Les deux communautés, la nantie et l’autre, s’utilisent, se redoutent et en fait s’ignorent. Fragile modus vivendi qu’une épidémie de choléra va faire voler en éclats. De ce grand écart entre phobies, lubies et réalité, Gorki tire une fable tendre et terrible aux accents incroyablement modernes. Que sommes-nous prêts à faire concrètement, nous autres humanistes, pour nos frères humains ? Saluons au passage la nouvelle traduction d’André Markowicz, qui met les pieds dans le plat et les points sur les i.

Côme de Bellescize et son Théâtre du Fracas (quel nom pour une troupe !) s’emparent de cette quête de la vérité avec toupet, violence et art. Leur entêtement à monter des spectacles avec de nombreux comédiens sur scène mérite aussi d’être applaudi. Qu’on s’imagine le tour de force que cela représente. Ce projet aura ainsi donné du boulot à une quinzaine de personnes : comédiens, scénographe, techniciens, relations publiques… Quelle équipe peut en dire autant dès son troisième spectacle ?

Mais, sans le talent, cette démarche ne serait exemplaire que sur le plan éthique, ce qui n’est déjà pas si mal. Or, du talent, Côme de Bellescize en a à revendre. Ce jeune homme bien élevé m’a tout l’air d’un sorcier. Ce qu’il arrive à tirer des corps, des voix et des cœurs de ses comédiens est tout bonnement « inouï » au sens littéral. J’ai eu l’impression de revoir le travail de Chéreau quand il débutait à Sartrouville. Ici, chaque acteur est un dramaturge, et ils sont douze ! Imaginez…

« les Enfants du soleil » | © Marthe Lemelle 

Avant de passer au palmarès un rien absurde puisque, je le répète, les douze sont bons (ce qui, même dans les meilleurs théâtres, est chose rare), deux mots sur l’esthétique. Décor et costumes de Sigolène de Chassy, qui, elle aussi, apporte pile-poil ce qu’il fallait : un mélange paisible de grâce et de sens. On adore ses sièges faits de livres, son tulle malicieusement (et bellement) orné d’un pylône électrique et de bouleaux, les robes des filles, notamment celles délirantes de Mélania, les tenues pathétiques du clochard Trochine et du paumé Tchépournoï.

Et puis, tiens, puisque nous sommes dans les lauriers, tressons-en une couronne à Olivier Meyer, directeur du T.O.P., qui a eu le flair et le courage de produire cette merveille. Voilà une exception qui confirme la règle des directeurs de salle plutôt « suiveurs » en ces temps difficiles. Raison de plus pour courir encourager (on en remet une couche !) cette jeune équipe. À commencer par Maxime Gorki, que je pensais connaître et qui, là, m’a soufflé. Écrire comme ça en 1905, voilà qui était un peu fort : Tchekhov qui aurait lu Brecht, mais se souviendrait de Marivaux ! Ceux qui trouveraient cela « dépassé » sont des poseurs ou des envieux. Comme dit Molière : qu’ils se mouchent !

Aurai-je assez de place maintenant pour dire exactement ce qui m’a bouleversé dans l’interprétation à haute tension de cette troupe ? Sa justesse d’abord. Non seulement tous les personnages sont bien vus, mais encore à la bonne distance, par des comédiens inspirés, engagés corps et âme dans leur création. Ensuite, ce cocktail hamletien de rire et de larmes qu’ils vous servent si généreusement, pendant quelque deux heures trente, que vous ne les voyez pas passer. Enfin, je dirais leur beauté, j’entends comme artistes : d’authentiques funambules de l’âme.

De la nounou magistrale (Colette Venhard) au pochetron grandiose (Michel Baladi), en passant par la petite bonne sèche (Sabrina Bus), son suborneur réglementaire (Nicolas Fantoli) ou le peintre soupirant (Sidney-Ali Mehelleb), ils sont tous remarquables. Chapeau bas aussi à Teddy Melis (Tchépournoï) qui swingue son désespoir comme personne et à Nathalie Radot (Liza) qui le boit et s’y noie. Superbe idée d’ailleurs de mettre les personnages face à leur double (Gorki, Shakespeare ?).

L’une des trouvailles de la pièce est de nous montrer que l’ouvrier ivrogne (Gaël Marhic, inoubliable) et le savant « gentil monstre » (Vincent Joncquez, pro-di-gieux) au fond se ressemblent et s’entendent presque mieux entre eux qu’avec leurs épouses respectives. De même qu’Éléna (ah, Alix Poisson !) et sa rivale Mélania (ô, Éléonore Simon !) se rencontrent, enfin, quand elles n’ont plus rien à « s’envier ». Si ça, ce n’est pas du grand théâtre… 

Olivier Pansieri


Les Enfants du soleil, de Maxime Gorki

Nouvelle traduction : André Markowicz

troupe@theatredufracas.com

www.theatredufracas.com

Mise en scène : Côme de Bellescize

Avec : Michel Baladi, Sabrina Bus, Nicolas Fantoli, Jonathan Fussi, Vincent Joncquez, Gaël Marhic, Sidney-Ali Mehelleb, Teddy Melis, Alix Poisson, Éléonore Simon, Colette Venhard

Collaboration artistique : Vincent Joncquez

Assistante à la mise en scène : Louise Loubrieu

Scénographie et costumes : Sigolène de Chassy

Création lumières : Thomas Costerg

Création son : Céline Bakyaz

Régie générale : Antoine Seigneur-Guerrini

Coproduction Théâtre du Fracas - Théâtre de l’Ouest-Parisien

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre national et le soutien de l’A.D.A.M.I.

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt

Métro : ligne 10, Boulogne - Pont-de-Saint-Cloud

Réservations : 01 46 03 60 44

Du 3 au 19 octobre 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 25

25 € | 20 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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