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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 14:47

Au-delà du miroir


Par Éric Demey

Les Trois Coups.com


Dracula avait beau faire, lui et ses congénères se faisaient immanquablement repérer. À leur absence de reflet dans les miroirs, le caractère évanescent des vampires, qui tels les rêves s’évanouissent avec le jour, dénonçait l’illusion. Comment ces êtres aux canines en crochet pourraient-ils réellement exister s’ils disparaissent à la lumière ?

Yvan Blanlœil vient du son et sait que les oreilles valent bien des yeux. Il entame le voyage de la fiction dans la plus noire obscurité. Ce n’est pas 20 000 lieues sous les mers, mais l’audiothéâtre sied au roman épistolaire de Stoker, et la traversée vers Londres commence par la lecture d’un carnet de voyage. Première attaque en règle contre le visible puisque le spectateur vogue par l’ouïe. Ce qui est ne se voit pas forcément, et il vaut mieux croire ce que l’on nous raconte. Les vampires existent.

Maudite image. Nous sommes à la fin du xixe siècle. La lumière ne vient plus d’en haut mais des hommes. L’électricité renvoie l’obscurité au Moyen Âge, et cinématographe et Gramophone ouvrent l’ère moderne. L’homme – pour croire davantage en son existence ? – cherche à s’enregistrer et à capter le réel. L’image commence à s’imposer. La science triomphante combat l’obscurantisme religieux, et toute chose doit maintenant positivement prouver sa visibilité. Même l’inconscient remonte à la surface pour se montrer. Dans ces conditions, Dracula se retrouve en danger.

L’action se déroule sur deux plans perpendiculaires : un trop vaste proscenium et un cadre de scène utilisé dans toute sa verticalité, tel un écran de cinéma. Accompagné en direct par quatre violoncellistes, comme au cinéma d’autrefois, Dracula apparaît en hologramme puis disparaît. L’orchestre, lui, se déplace comme par magie. Quant aux personnages, ils alternent apparitions théâtrales et vidéo, semblent suspendus en l’air, si bien qu’on ne sait plus au juste où l’on est. De l’illusion théâtrale ou des effets spéciaux, ce qui se voit n’est pas forcément ce qui est, et l’on a bien raison de ne croire que ce que l’on nous raconte dans cet univers visuel très inventif et parfaitement maîtrisé.

L’histoire, un temps confuse et morcelée par les réussites techniques, reprend de sa continuité quand atterrit le Dr Van Helsing. Sous l’impulsion du Hollandais volant, les personnages loufoques s’épanouissent et se mettent à exister. Revanche du théâtre qui parodie le cinéma, Cojo en assistant passionné, Rogero en soldat coincé et Blanlœil lui-même, Texan rustre et généreux, excellent dans ce climat burlesque et philosophique, définitivement peu gothique.

En ces temps où tout est tant image que c’est un cliché de le dire, Dracula sort ensuite de l’ombre avec une épaisseur que les surfaces planes des écrans lui refusent obstinément. Parce qu’il tient de Lucifer, le sombre personnage de Bram Stoker reprend sur les planches la profondeur de champ des plus grands mythes littéraires. Dépourvu des pointes de sa cape, qui se relèvent si singulièrement, Jean-Luc Terrade, loin de l’imagerie carnavalesque du personnage, réfléchit tout haut à ce qu’il incarne. Encore une fois, c’est la parole qui l’emporte, qui s’emporte. Flottant, un brin monotone, Terrade véhicule le message de Dracula, si souvent vidé de sa substance par les jeux du divertissement. Une revanche ?

Système de vases communicants où le comte vient à son tour abreuver de son sang notre rire et notre réflexion, la plongée de Blanlœil dans l’inconscient collectif ramène Dracula du côté des hommes qui s’opposent à Dieu. Figure protéiforme, à la fois mort et vivant, homme et animal, loup-garou, chauve-souris, tueur en série cannibale et séducteur insatiable au cynisme parfaitement romantique, Dracula brassait bien des pulsions enfouies sous les principes de l’austère morale victorienne. Et si la science d’un côté refusait sa légende, le vampire devait de l’autre affronter la religion. Figure méphistophélique qui conteste sa condition de mortel, homme seul, avec Blanlœil, le comte rejoint Faust et d’autres grands réprouvés de l’humanité dans son désir de liberté. 

Éric Demey


Dracula ou la Non-mort, d’après Bram Stoker

Adaptation : Yvan Blanlœil, Alain-Jules Rudefoucauld

Mise en scène, son et vidéo : Yvan Blanlœil

Avec : Christine Braconnier, Sarah Grin, Renaud Cojo, Laurent Rogero, Frédéric Guerbert, Yvan Blanlœil, René Hernandez, Jean-Luc Terrade

Avec la voix de Jean-Pierre Beauredon

Musique : Jean-Pierre Daran

Violoncellistes : Julie Läderach, Morgane Saunière, Sylvain Meillan, Marc Lauras

Assistante dramaturgie : Karina Ketz

Assistante mise en scène : Sophie Robin

Lumière : Éric Blosse

Costumes : Hervé Poeydomenge

Création d’objets : Bruno Lahontâa

Maquillages : Elsa Gendre

Régie générale : Christophe Turpault

Constructions : Bruno Coucoureux, Marc Valadon

Couturière : Emmanuelle Fournier, Régine Maruejouls

T.N.B.A., salle Jean-Vauthier • square Jean-Vauthier • Bordeaux

05 56 33 36 80

billetterie@tnba.org

Du 8 au 11 octobre 2008 et du 14 au 16 octobre 2008 à 20 heures

Durée : 2 h 15

25 € | 13 € | 10 €

5 € pour les étudiants le 15 octobre 2008

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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