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12 octobre 2008 7 12 /10 /octobre /2008 20:39

Tragédie à Bobigny


Par Claire Stavaux

Les Trois Coups.com


« Medea », deuxième volet du Festival de la Rhénanie du Nord-Westphalie à la M.C.93 de Bobigny, n’a décidemment pas la trempe du premier spectacle. De quoi nous interroger sur la réelle pérennité des mythes et les moyens de « redéfinition » du genre tragique de nos jours (pour reprendre le terme du metteur en scène Klaus Weise). Une vraie mise en pièce(s) du sens…

L’histoire de la trahison de Jason et de la vengeance démente de Médée, nul besoin de la raconter. Précisons seulement que, originaire de Colchide, elle est considérée comme une étrangère à Corinthe. Une figure étrange, complexe, équivoque, sadique, contradictoire, mais par là-même intensément tragique. Elle se fait elle-même cible de sa vengeance en instrumentalisant ses propres enfants au service de son crime. Or la Médée que campe Xenia Snagowski n’a rien de cette ambivalence, de cette femme démoniaque et perfide. Une Médée ordinaire, qui n’est finalement plus Médée.

Quant à Jason, en parfait businessman américain, à la diction de mâchage de chewing-gum et à la denture d’une célèbre marque de dentifrice, on aimerait lui donner une malette pour compléter le tableau. Raphaël Rubino est peu convainquant dans ce rôle. Trop à contre-courant, sans se montrer subversif. Fade. Un peu perplexe, j’ai feuilleté leur programme pour n’y trouver que des essais philosophico-historiques sur la « contemporanéité » de la tragédie athénienne, sur les diverses acceptions et dérivations du terme d’« étranger » – l’étrange, l’étrangeté, etc.

Du côté de la mise en scène, cela donne des attitudes figées, bien étranges, à proprement parler ! Elle est à l’image de leur programme, très conceptuelle, ne laisse que peu de place à l’expression physique des sentiments, à la sensualité des corps. L’antithèse est partout, même dans les costumes, blancs, noirs, marrons, selon la fonction du personnage. Ainsi toutes les femmes portent une robe échancrée en V sur un body argenté ou doré, des escarpins noirs vernis, et leurs cheveux sont lâchés ; les hommes, un costume à même la peau, des chaussures en cuir ciré – eh oui, il faut être moderne ! Trois couples, trois couleurs. Homme, femme, ils ont tous même allure et même froideur. Il n’y a pas d’individus, que des types. Procédé un peu facile pour nous dire que la Médée d’Euripide est résolument moderne, que nous sommes toutes un peu à l’image de cette femme et qu’un Jason se cache en chacun de vous, messieurs. Pas bien original et innovant ! Mais, d’actuel, cette mise en scène n’en a que les vêtements : des costumes raides pour comédiens figés.

« Medea » | © Thilo Beu

Tout de même, une parenthèse d’éloges en pleine perplexité : le chœur des femmes, étrange certes, mais réussi et à contre-pied de l’esthétique antique. Semblables à des starlettes des seventies, mi-femmes mi-oiseaux (on pense bien sûr aux déesses de la Vengeance), elles gagnent en individualité et féminité peu à peu (même si elles finissent par porter cette même robe échancrée, leitmotiv sans doute de la parure féminine). Leur évolution au cours de la pièce est particulièrement intéressante. Une réelle harmonie se dégage de leurs expérimentations vocales. La pâle Médée en pâtit d’autant plus !

Quant au décor, froid et géométrique lui aussi, il est d’une esthétique que l’on pourrait qualifier de cage à poulets – terme à comprendre aussi de manière littérale, lorsque les membres du chœur s’agrippent à ses barreaux. De grands panneaux coulissants ne cessent d’être bruyamment actionnés, et ne servent pour ainsi dire qu’à délimiter et recomposer les espaces. Un cube blanc surplombant un plan incliné trône au milieu de la scène. Ce dispositif scénique rappelle curieusement une célèbre mise en scène de Médée, celle de Barbara Frey au Deutsches Theater à Berlin. Il est décevant qu’ici cet objet ne soit pas davantage exploité, et reste plus un effet visuel qu’un réel élément scénographique – excepté le célèbre passage du récit de la mort de Créüse, brûlée à vif par les présents empoisonnés de Médée. Une comédienne vient se planter là dans le cube et reste immobile, impassible, tandis que Médée, après s’être faufilée sous ses pieds entre le cube et le plancher incliné se livre à des gestes de plaisir – antithèse de l’autopunition qu’elle s’inflige. Un effet visuel saisissant que de la voir ainsi jubiler dans ce plaisir étriqué, image de cette vengeance qui l’écrase et la punit plus qu’elle ne la délivre. Ainsi, il faut reconnaître que cette mise en scène présente une multitude d’effets dramatiques, mais noyés dans un flot de concepts. La théorisation autour des personnages est si apparente qu’ils en ressortent mâchés, broyés. Ce spectacle convoque certes de belles images, mais il a le défaut de son caractère imagé : trop abstrait, trop conceptuel.

Plusieurs questions se pressent dans ma tête : qu’apporte cette mise en scène ? quelles questions soulève-t-elle réellement ? Elle tend à oublier le personnage principal de la pièce, à savoir le Destin. Certes il faut être moderne et au xxie siècle le destin semble ne plus exister, si ce n’est sous la forme du grand cube blanc qui compresse une Médée en pleine jouissance de son crime. « Je vois le meilleur et je l’approuve. Et pourtant je commets le pire. » Dans cette image se trouve ainsi évoqué de manière allusive toute la complexité du dilemme médéen. Pourquoi avoir choisi Euripide ? Car, des trois tragiques, il est celui qui se prête le mieux à l’actualisation, à la transformation en drame bourgeois. Certes, être à jamais moderne relève du génie d’Euripide, mais la banalité ou l’indifférenciation des caractères n’est pas son propos. Être moderne sans jamais être banal, être proprement original, être subversif en remontant à l’origine d’un texte – un texte qui a justement à voir avec les origines du théâtre –, tel est le potentiel inépuisable de ses textes.

Enfin, à Bobigny, la tragédie ne gronde pas que sur scène. Révoltez-vous, pétitionnez, abonnez-vous, luttez contre le siège de la M.C.93. Cette fois-ci la prise de Troie n’aura pas lieu… 

Claire Stavaux


Médée, d’Euripide

Production Theater Bonn

Dans le cadre de la saison France-Nordrhein-Westfalen 2008-2009

Avec le soutien du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie

Mise en scène : Klaus Weise

Avec : Xenia Snagowski, Raphaël Rubino, Bernd Braun, Peter Nitzsche, Kornelia Lüdorff, Philipp Heinemann, Paul Schlaugat, Sinead Kennedy, Franziska Hartmann, Tanja von Oertzen et la participation d’Anna Möbus

Scénographie : Manfred Blösser

Costumes : Fred Fenner

Musique : Michael Barfuss

Lumières : Thomas Roscher

Dramaturgie : Stephanie Gräve, Barbara Damm

Assistante mise en scène : Jennifer Whigham

Assistante scénographe : Katharina Piriwe

Assistante costumes : Juliana Botchie

Spectacle en allemand surtitré

Traduction, régie surtitre : Ruth Orthmann

M.C.93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

www.mc93.com

www.fnac.com

Métro : ligne 5, Bobigny - Pablo-Picasso

Le 8 octobre 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

Autres spectacles dans le cadre du Festival

25 € | 17 € | 9 € (hors abonnement)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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