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11 octobre 2008 6 11 /10 /octobre /2008 20:33

Omniprésence de l’absence

 

Jacques Vincey met les femmes à l’honneur sur la scène des Abbesses. Avec « Madame de Sade », il nous convie à un ballet féminin, étourdissant de minutie et de paradoxes. Épouse, belle-sœur et amante, belle-mère, amies, toutes sont réunies autour d’une absence, celle du marquis de Sade. Leurs mots, leurs peurs, leurs désirs, leurs doutes, implacablement jetés sur scène, enclenchent et nourrissent un processus étonnant : donner chair à l’absence.

 

Ce seront trois réunions. Trois moments qui rassemblent ces femmes, en dix-huit ans d’intervalle. Avec, toujours, le marquis de Sade comme sujet de leurs échanges. Le marquis emprisonné, mystérieux, vicié ou vertueux, tortionnaire ou torturé, qui attire et rebute, qui révolte et enchante, mais qui toujours heurte la morale.


Jacques Vincey s’est entouré de comédiennes brillantes pour incarner ces six femmes. Comédiennes ? Non, on devrait plutôt dire comédiens, car la domestique est incarnée par un homme, Alain Catillaz. Ce choix met en lumière de façon saisissante la représentation mentale que ces femmes ont du marquis de Sade. C’est l’incarnation unique de l’homme, qui, seul, en possède tous les attributs, et qui annule en cela toute autre figure masculine.


Face à cet homme totem, adulé, désiré, ou rejeté, mais toujours au centre, les femmes sont des archétypes de l’excès. Loin de figures humaines, elles n’ont, pour seule issue, que de se réfugier dans l’image qu’elles ont d’elles-mêmes et du monde. Jusqu’à en devenir chimériques. Et c’est bien du côté de la fantasmagorie que nous amènent les magnifiques costumes de Claire Risterruci et les perruques abracadabrantes imaginées par Cécile Kretschmar. Fasciné par le mouvement de ces crinolines montées sur roulettes, qui se tournent autour sans jamais se toucher, le spectateur assiste à un ballet où dansent les solitudes.


Au-delà de la beauté visuelle (et sonore : magnifiques interludes chantés) de l’ensemble, la grande qualité de ce spectacle est de donner une vraie place au mot. Fluide, pesé, le texte nous parvient avec une étonnante facilité. On sent à quel point le dire est important pour ces personnages qui n’ont que la parole pour se délester un peu, un moment, de leur obsession. La diction impeccable des comédiennes, leur façon de mordre réellement les mots, mais aussi la grande économie de mouvements à laquelle elles soumettent leurs corps viennent laver le texte de tout obstacle entre la salle et lui. Quel bonheur !


On peut parfois craindre que les exigences de la mise en scène, entre méticulosité et lenteur, prennent le pas sur le jeu, l’échange, la vie, et deviennent un carcan formel. Par moments, bercés par le rythme implacable des mots et la précision de l’ensemble, une vague torpeur peut envahir certains. Mais ce spectacle à part s’extrait encore et toujours de cet écueil, par une grâce suspendue, nommée humanité, qui flotte au-dessus de ces femmes. C’est là l’ultime mais irréfutable mérite de Madame de Sade. Au-delà des costumes, du maquillage, de la diction poussée et des mouvements chorégraphiés, ces personnages viennent trouver un écho intime en nous. Hélène Alexandridis, superbe de vertu, d’amour et de douleur, est particulièrement bouleversante en marquise de Sade. Et, peu à peu, sa souffrance pudique et maîtrisée nous transperce avec la violence d’une lame acérée, fine, précise, inévitable. 


Élise Noiraud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Madame de Sade, de Yukio Mishima

Adaptation française : André Pieyre de Mandiargues

Mise en scène : Jacques Vincey

Travail vocal et assistante à la mise en scène : Emanuelle Zoll

Avec : Hélène Alexandridis, Alain Catillaz, Marilu Marini, Isabelle Mazin, Myrto Procopiou, Anne Sée

Scénographie : Sallahdyn Khatir

Lumières : Marie-Christine Soma

Musique et son : Frédéric Minière, Alexandre Meyer

Costumes : Claire Risterucci

Maquillage et perruques : Cécile Kretschmar

Carcassiers : Alice Maistre, Soux

Contribution artistique : Paillette

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 8 au 24 octobre 2008 à 20 h 30, dimanche 19 octobre à 15 heures

Durée : 2 h 15

23 € | 15 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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