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11 octobre 2008 6 11 /10 /octobre /2008 17:08

Les couvrir de fleurs


Par Olivier Pradel

Les Trois Coups.com


Traiter sous le mode de la farce la situation des femmes dans une société traditionnelle, qui risquent encore parfois la lapidation, tel est le défi que s’est lancé Gustave Akakpo dans sa pièce « À petites pierres ». Le Tarmac nous en propose une interprétation fort réussie.

Dans un village reculé, une jeune fille « qui ne voit pas le mal » succombe aux empressements d’un jeune homme. Ce « malheureux coup de rein à peine entamé » va soulever la communauté des hommes, qui, au nom de leur honneur et de la tradition, vont vouloir lapider la première, tout en ne faisant payer qu’une amende au second. Son amoureux d’un soir entreprend de la sauver, se déguise en femme pour s’introduire dans la chambre où elle est retenue, s’associe à son ennemi juré, retrouve son amour d’adolescent à laquelle il était devenu insensible…

De cette histoire conventionnelle d’une jeunesse condamnée par la rigidité inhumaine des conventions, écrite alors qu’Amina Lawal était menacée de lapidation au Nigéria, l’auteur togolais Gustave Akakpo tire un conte pédagogique, qu’une petite troupe pourrait jouer de village en village pour faire changer les mentalités. Cette petite troupe, bourrée de talent et d’énergie, menée par Thomas Matalou, s’est arrêtée au Tarmac et signe un spectacle à la mise en scène ingénieuse, aux décors et costumes dépouillés, qui évoquent le théâtre de rue ou de place de village.

Ces comédiens maîtrisent à la perfection le très beau texte d’Akakpo aux expressions fleuries, au verbe cru, incrusté de proverbes traditionnels, d’une grande poésie. Ceux qui connaissent les sociétés traditionnelles y retrouveront les ressorts de l’oralité, où la langue est construite de répétitions et d’inclusions pour en soutenir la mémorisation. Tous y goûteront la prolifique créativité linguistique de l’auteur, mêlant expressions qui semblent traditionnelles (cueillir ta lune pour « faire l’amour ») et créations contemporaines (boîte à avaler la poussière pour « aspirateur »).

« À petites pierres » | © Éric Legrand

Le propos de la pièce est de déconstruire les logiques machistes qui font de la femme et de son corps une possession de son (futur) mari, capable de le nourrir et de le satisfaire. Il égratigne au passage les traditions garantes d’un ordre social immuable, paravents hypocrites à la volonté de puissance des hommes sur le sexe qu’ils jugent faible et tentateur. Il aborde les questions toujours actuelles de la lapidation des adultères, de l’excision, de la polygamie… non par des arguties, mais par la narration d’une situation qui peut rejoindre l’expérience.

Le choix des acteurs – des Blancs fardés, aux yeux soulignés de noir (comme des masques africains) – choque tout d’abord : ne sommes-nous pas encore dans une leçon d’Occidentaux chez qui subsiste quelque esprit colonial ? Passé le temps de la surprise ou de la gêne, le spectateur voit ses codes d’interprétation être déplacés et comprend que cette histoire est de toujours et de partout.

Si le propos de la pièce est de subvertir les rôles attribués à chacun, un aspect de la mise en scène pose problème : comme ressort de l’intrigue, le jeune ayant défloré la condamnée se déguise en femme pour s’introduire auprès d’elle, non comme le fit Achille pour se sauver lui-même, mais pour la sauver elle. Or, il n’est pas l’acteur de cette transformation, et celle-ci induit de nombreux quiproquos (il séduit son ennemi qui le prend pour une femme et embrasse son ex-amie qui voit en lui l’homme grimé). Le traitement burlesque de ce subterfuge – qui provoque l’hilarité du public – peut sembler naturel. Mais il révèle aussi combien contester les atteintes faites aux femmes – et qui heurtent légitimement la conscience politique du public du Tarmac – ne va pas jusqu’à remettre en cause les rôles traditionnels dévolus aux genres. Un homme travesti qui en embrasse un autre fait encore rire. En prendre conscience peut permettre au public d’être interrogé dans ses représentations. Pour cela aussi, À petites pierres est un spectacle qui, tout en nous faisant beaucoup rire, peut nous faire beaucoup de bien. 

Olivier Pradel


À petites pierres, de Gustave Akakpo

Mise en scène : Thomas Matalou

Assistante à la mise en scène : Marie Favre

Avec : Christophe Garcia, Ludovic Lamaux, Mariana Lézin, Franck Micque, Caroline Stella, Paul Tilmont

Scénographie et costumes : Thibault Fack

Création lumière : Mikael Oliviero

Photos : © Éric Legrand

Le Tarmac de la Villette • parc de la Villette • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris

01 40 03 93 90

Réservations : 01 40 03 93 95 ou www.letarmac.fr

Du 7 octobre au 1er novembre 2008, du mardi au samedi, spectacle en alternance à 14 h 30, 16 heures, 20 heures ou 22 heures, relâche le lundi et le dimanche

Durée : 1 h 20

16 € | 12 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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