« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que
j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux Trois Coups !
Amicalement, »
Gilles COSTAZ, critique dramatique à Paris-Match, les Échos, Politis, le Magazine littéraire, l’Avant-scène Théâtre…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez
le théâtre et vous savez faire partager votre passion… »
Marie-Céline NIVIÈRE et Dimitri DENORME, Pariscope, rubrique « Théâtre »
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Cour de miracles
Qu’est-ce que l’homme ? Un animal poussé et trahi par ses instincts ? Un être raisonnable créé par Dieu à sa ressemblance ? Ni plus ni moins qu’un fatras de chair et d’os voué à se gâter et disparaître, rien d’autre qu’un « fou dans sa propre maison ». Un spectacle de cette déchéance humaine, tel est le point de mire de la mise en scène d’ouverture du Festival de Rhénanie du Nord-Westphalie à la MC 93 de Bobigny. Un théâtre qui se distingue par une politique culturelle cosmopolite et xénophile.
Pour subvenir aux besoins de Marie et de leur enfant, le jeune soldat Woyzeck se démène pour gagner quelques sous. Au service d’un capitaine autoritaire ou cobaye ridicule d’un médecin, il est piétiné par la société. Lorsque l’infidèle Marie cède aux avances d’un tambour-major de passage, égaré par la jalousie et en proie à la folie vengeresse, Woyzeck la tue. Büchner s’était inspiré d’un fait divers de son époque, de l’histoire d’un soldat du nom de Woyzeck, qui avait assassiné sa maîtresse à Leipzig en 1821.
De ce drame social, le jeune metteur en scène David Bösch en saisit bien les enjeux. Dans une adaptation qui oscille entre comique et effroi, il assène à l’œuvre de Büchner un coup tonitruant. Si certains font dans la demi-teinte ou la suggestion, ce jeune homme renforce les traits de la satire sociale et prend radicalement partie pour la caricature et la violence exacerbée. Le caractère fragmentaire de la pièce lui autorise des rapprochements audacieux. Ainsi, le Caddie du camelot-clochard et le berceau de l’enfant sont tous deux d’une ressemblance troublante. Une similitude qui en dit long sur sa vision de l’existence humaine…
D. R.
En outre, ce spectacle convoque toute une imagerie sordide de créatures mi-humaines mi-spectrales, qui rappellent une certaine esthétique du Berliner Ensemble. Mutilés de guerre, pantins dégingandés, clochards enguenillés, autant de corps rapiécés, qui évoquent l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, de la république malade de Weimar. Une scène de rue de défilé des horreurs est à cet égard particulièrement saisissante. Vociférations, bruits de crécelle, hurlements de douleur, exhibition de membres estropiés, tout est là pour susciter l’horreur. Ainsi, c’est dans le décalage que cette mise en scène puise sa force, touchante tout en étant grinçante : la figure d’Andrès, sorti tout droit d’Orange mécanique, remarquablement interprété par Raiko Küster, ou encore celle de Käthe, transformée en danseuse en tutu, bedonnante et infirme.
J’ai aussi trouvé l’utilisation de nombreuses bandes-son rock et punk tout à fait pertinente comme représentation d’une révolte, d’une génération contestataire d’avant-garde, à l’image du caractère révolutionnaire du texte de Büchner. Mais, au-delà d’un groupe underground, leurs blousons de cuir et leur brutalité n’est pas sans évoquer certaines bandes armées fascistes de l’entre-deux-guerres, bestiaux et incendiaires. La fumée qui se dégage de la scène est à ce propos ambivalente et pleine de sens.
L’originalité de cette adaptation réside avant tout dans l’inversion des rapports de force et leur mise en tension. Ainsi le capitaine, s’il conserve une sorte d’ascendant sur Woyzeck, est dépourvu de toute grandeur ; grivois et sale dans son fauteuil de malade, son cœur reste encore plus sordide que son corps. Quant à Woyzeck, impuissant et dépassé par son drame, on le voit incapable de se rebeller sauf à tomber dans la folie. L’accent mis sur ces manifestations de force et de violence justifie en retour pleinement la faiblesse de ce caractère que l’on attendait pourtant plus vindicatif et courageux. Le choix opéré par cette mise en scène, s’il étonne tout d’abord, est donc en réalité très convainquant.
D. R.
La scénographie et le traitement de la lumière sont parfaitement adaptés à ce spectacle de turpitude et d’une humanité à l’âge de son déclin. Ils se prêtent également à une pluralité d’interprétations. Ainsi, l’agencement de l’espace scénique surplombé d’une coupole en forme de lune et ceint d’une guirlande de lampions de verre, en même temps qu’il offre son propre miroir au monde, donne une dimension cosmique et spectrale au spectacle. À mes yeux, ce dispositif représentait en outre cette grande horloge du Temps, symbole tragique du destin de Woyzeck qui se précipite. Jusqu’à la vision finale d’extinction progressive des feux où l’espoir n’est pour ainsi dire plus permis.
En bref, cette adaptation scénique, qui met l’accent sur l’exacerbation des sentiments humains et de ses laideurs, est d’une grande intensité. Un spectacle riche d’évocations avec de surprenantes performances de comédiens et qui donne à réfléchir sur les manifestations de la violence en société. Un seul regret toutefois : qu’il n’y ait pas de représentation supplémentaire ! ¶
Claire Stavaux
Les Trois Coups
Woyzeck, de Georg Büchner
Production Schauspiel Essen
Dans le cadre de la saison France-Nordrhein-Westfalen 2008-2009
Avec le soutien du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie
Mise en scène : David Bösch
Avec : Florian Lange, Nadja Robine, Nicola Mastroberardino, Holger Kunkel, Siegfried Gressl, Raiko Küster, Jutta Wachowiak, Sarah Viktoria Frick, Martin Vischer
Et l’orchestre underground : Jan-Philipp Alam, Jan Weichsel, Andreas Jansen
Scénographie, costumes : Patrick Bannwart
Dramaturgie : Olaf Kröck
Musique : Karsten Riedel
Lumières : Michael Hälker
Assistante mise en scène : Inès Habich
Assistante scénographe : Johanna von Gehren
Assistante costumes : Eefke Kretzmer
Spectacle en allemand surtitré
Traduction, régie surtitre : Jörn Cambreleng
MC 93 • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny
Réservations : 01 41 60 72 72
Métro : ligne 5, Bobigny - Pablo-Picasso
Le 5 octobre 2008 à 15 h 30
Durée : 1 h 30
Autres spectacles dans le cadre du Festival
25 € | 17 € | 9 € (hors abonnement)
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