Gorki rayonnant
Mes plus vifs encouragements. Mes plus sincères remerciements. Voilà ce que j’aimerais exprimer au Théâtre du Fracas, qui m’a rappelé, ce soir, que le théâtre est tout à la fois un art infiniment exigeant, une nécessité incontournable et, aussi, un grand mystère. Tout ça en deux heures et demie de plaisir intense.
La jeune compagnie, emmenée par Côme de Bellescize, a choisi de monter les Enfants du Soleil de Maxime Gorki. Choix ambitieux que ce choix-là, car le texte est long, les personnages pléthoriques et les enjeux multiples. L’auteur a placé sa pièce durant l’épidémie de choléra de 1862, et ce cadre donne lieu à une réflexion atemporelle sur les frontières entre les classes sociales et les individus. Il nous livre le portrait, parfois cynique, d’un groupe d’intellectuels privilégiés pensant le monde depuis son univers en vase clos, tandis que la réalité populaire gronde au-dehors, lointaine et triviale. Balayant les difficultés formelles de la pièce, le Théâtre du Fracas nous offre un spectacle vivant, vibrant, foisonnant.
La première qualité de ce spectacle est de proposer avec une étonnante vivacité cette réflexion, qui trouve sans peine des échos contemporains. C’est bien du théâtre engagé que ce théâtre-là, du théâtre qui veut porter sa voix dans la cité, et dont les acteurs semblent avant tout les serviteurs d’une parole qui nous interroge tous. Et, quand on réalise que l’intrusion d’un ouvrier ivre vociférant sur scène nous met mal à l’aise autant que les personnages de cette petite communauté, on sait que le pari est gagné. Oui, cette élite ne nous est pas si lointaine, et elle nous renvoie le miroir de notre propre difficulté à dépasser les idéaux quand le vivre ensemble doit se décliner concrètement.
© Marthe Lemelle
En ce sens, il faut tout d’abord rendre hommage à la traduction d’André Markowicz. Le travail qu’il a réalisé ici est à l’origine de ses résonances vivantes et actuelles. Dans un grand respect du texte de Gorki, il lui donne tout à la fois modernité, densité et souffle. De leur côté, les comédiens sont brillants. Emmenés par un esprit de troupe et un sens du collectif évidents, ils déploient une énergie magnifique sans jamais se départir d’une grande justesse. La direction d’acteurs, impeccable, donne lieu à des portraits d’une grande finesse. Gaël Marhic nous offre un Liegor particulièrement bouleversant, et Vincent Joncquez un Protassov jubilatoire et touchant. Mais tous seraient à citer tant le niveau est bon, la justesse permanente et la générosité sans faille.
Évidemment, le travail de Côme de Bellescize à la mise en scène est à saluer. Le début de la pièce, et son exposition obligatoire, peuvent faire craindre une certaine lenteur de l’action, un manque de nœuds. Mais très vite les doutes sont balayés, car le travail du rythme est excellent. Se servant intelligemment de la nécessaire énergie de groupe émanant de ses douze comédiens, il signe une mise en scène tourbillonnante et vivante. Les changements d’espace offerts par son décor, fait de panneaux de Plexiglas aux tons pastels, permettent de faire vivre le plateau avec un grand esthétisme. Le résultat est beau, et prenant.
En définitive, ce spectacle est une grande réussite. Il invite à l’expérience humaine au même titre qu’à l’expérience théâtrale, mêlant les deux en permanence. De légères imperfections dues à la première (quelques bafouillages, de petites imprécisions…), loin d’être gênantes, sont venues rappeler que le théâtre est avant tout un art vivant. Et, quand l’émotion qui serre la gorge des comédiens est la même que celle qui nous étreint, la bienveillance est de mise. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Les Enfants du soleil, de Maxime Gorki
Traduction d’André Markowicz
Théâtre du Fracas • 7 ter, rue Christiani • 75018 Paris
01 42 51 79 34 | 06 62 83 81 45
www.theatredufracas.com
Mise en scène : Côme de Bellescize
Collaboration artistique : Vincent Joncquez
Assistante à la mise en scène : Louise Loubrieu
Avec : Michel Baladi, Sabrina Bus, Nicolas Fantoli, Jonathan Fussi, Vincent Joncquez, Gaël Marhic, Sidney-Ali Mehelleb, Teddy Mélis, Alix Poisson, Nathalie Radot, Eléonore Simon, Colette Venhard
Scénographie et costumes : Sigolène de Chassy
Assistante scénographie et costumes : Colombe Lauriot-Prévost
Lumières : Thomas Costerg
Son : Céline Bakyaz
Régie générale : Antoine Seigneur-Guerrini
Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt
Réservations : 01 46 03 60 44
Métro : ligne 10, Boulogne - Pont-de-Saint-Cloud
Du 3 au 19 octobre 2008 à 20 h 30, du mardi au samedi, et matinées le dimanche à 16 heures
Durée : 2 h 30
25 € | 20 € | 12 €
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
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