Vendredi 3 octobre 2008 5 03 /10 /Oct /2008 21:23

Plus qu’un purgatoire : un enfer !

 

Que sont devenus aujourd’hui certains héros shakespeariens, quatre siècles après les tragédies qui firent basculer leur existence ? Alain Foix « ressuscite » le Shylock du « Marchand de Venise » et l’Othello de la pièce éponyme dans une méditation poétique sur l’enfer du ressentiment et de la jalousie.

 

L’écriture de la pièce que nous livre Alain Foix est dense, au vocabulaire recherché, virevoltant de poésie… au risque parfois de l’onanisme intellectuel ou de quelques jeux de mots faciles (« le maure n’est pas mort »). L’auteur scrute avec habileté les cœurs, où s’instille l’aigre poison de la jalousie pour Othello ou de la haine pour Shylock : dans un désert, infini, sans étoiles, le général noir se morfond d’avoir tué Desdémone alors que le juif ressasse sa haine des chrétiens qui le méprisaient et à qui il impute la perte de sa fille Jessica. Dans le même espace, les deux femmes errent également, irrémédiablement séparées des premiers. Leur jeu parfois lent et placide fait goûter à l’ennui d’une éternité vide, hantée par des morts aux multiples vies, mais privés de toute existence. Plus nerveux parfois, en particulier avec la flamboyante Anne Azoulay, il exprime le feu dévorant qui les consume.


Didier Payen a créé un espace scénique qui fait entrer le spectateur, par un vaste corridor de gaze (qui rappelle lAscension vers le Paradis de Jérôme Bosch), dans une vaste salle de banquet céleste, sans convives ni victuailles. La table est aussi vide que le ciel.


La pièce excelle dans la description répétitive de l’isolement et de l’enfermement des quatre êtres : les fonds sonores lancinants, la tristesse du saxo, les lumières blafardes, le dépouillement du décor concourent à créer un univers vide et angoissant, parfois troublé par des images incompréhensibles et des sons inaudibles venant d’un autre monde. Un lieu existe au-delà du voile : monde des vivants, déjà infernal, celui des juifs errants, des nègres pendus, des mères qui se lamentent… Alors que les protagonistes, enfermés dans leur genre et leur culpabilité, reviennent sans cesse sur leur crime et sur leurs pas.



Plus qu’un purgatoire, ils vivent un enfer. Ils ne semblent pas voir d’issue à leur jalousie passionnelle, à leur cynisme, leur rancœur, leur amour fusionnel blessé ou leur colère. Ils découvrent combien leur enfermement naît de l’absence de l’autre ou plutôt de sa présence qu’ils ne peuvent rejoindre. L’originalité de cette œuvre est de déployer toutes les harmoniques de cette altérité : celle des sexes, des couleurs de peau, des cultures, des religions et des générations. Mais, en donnant la part belle à l’altérité sexuelle, seule insurmontable, et en posant l’antériorité de l’antisémitisme sur le racisme, elle hiérarchise de manière contestable les formes d’altérité et de leur refus.


Le ressentiment des damnés se mue petit à petit en obsession de l’absent(e). Leur salut pointe alors. La découverte finale de la fraternité et du pardon permettra la rencontre de Desdémone pour Othello, et de Shylock pour Jessica. Cet happy end, bien artificiel, ne convainc pas : après tant de désespérance sur la solitude insurmontable de chacun, ces retrouvailles semblent précipitées, et la mise en scène de Bernard Bloch souligne astucieusement leur non-aboutissement. Les traces des pas de l’autre deviennent visibles, le ciel se couvre d’étoiles, mais les séparés ne rencontrent l’autre que par la médiation d’un écran et, s’ils sont à la même table, ils ne se parlent ni ne s’étreignent.


Si vous allez voir cette leçon d’agnosticisme, malgré son petit côté « prise de tête » et désespérant, ne manquez pas de partager ensuite un bon dîner entre amis. Si d’aventure le ciel se trouvait vide, votre terre au moins serait supportable. 


Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le ciel est vide, dAlain Foix

Mise en scène : Bernard Bloch, assisté de Paul Allio

Avec : Anne Azoulay (Jessica), Philippe Dormoy (Shylock), Hassane Kouyaté (Othello), Morgane Lombard (Desdémone)

Scénographie : Didier Payen

Images : Dominique Aru

Costumes : Charlotte Villermet, Charlotte Zwobada

Musique : Rodolphe Burger, Yves Dormoy

Lumières : Luc Jenny

Régie générale : Michaël Serejnikoff

Son : Thomas Carpentier

Théâtre municipal Berthelot • 6, rue Marcellin-Berthelot • 93100 Montreuil

Réservations : 01 41 72 10 35

Du 2 au 19 octobre 2008, du lundi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 heures (relâche le mercredi)

Durée : 1 h 30

15 € | 8 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 4 commentaires
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