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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 17:17

Le fantôme de l’Opéra


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Dans l’écrin d’ors et de velours du Théâtre de Paris, Marie Laforêt rend un hommage bouleversant à la Callas. Sous les ovations du public, son élégante silhouette se confond étrangement avec celle de la diva. Une troublante et fascinante transfiguration, qui déjoue les pièges d’une mise en scène souvent redondante et trop démonstrative.

Derrière de grandes lunettes noires, la star apparaît. « J’espère que personne ne s’est déplacé pour m’entendre chanter ? » Est-ce la comédienne ou le personnage qui parle ? Entre rêve et réalité, telle la « Somnambule » de Bellini, Marie Laforêt frôle les écueils du rôle : comment incarner la diva, sans jouer les divas ? Face public, elle interpelle les spectateurs, comme s’ils étaient ses étudiants, venus assister à ces ultimes master classes de la Callas, à New York, en 1971 et 1972. Mais, dans un rapport frontal trop systématique avec la salle, la comédienne force le trait : elle joue l’artiste capricieuse, exigeant un coussin, de l’eau, que l’on règle les lumières et les radiateurs… Et le jeu, forçant la complicité des spectateurs, prend des allures – regrettables – de one-woman-show : la Divine se veut drôle, grinçante, cynique, brisant son image mythique de femme blessée.

Au son d’une archive sonore, qui, comme un frisson, emplit la salle du souvenir de la Callas, la comédienne entre enfin dans le personnage. Comme une apparition, dans le clair-obscur du plateau, elle mime la cantatrice, imite ses respirations, accompagne ses élans lyriques. Elle montre la rigueur de la discipline, l’exigence du travail, la quête de sens, derrière la note, derrière les indications du compositeur. Paradoxalement, c’est dans le silence que Marie Laforêt trouve le ton juste. De sa belle silhouette en noir et blanc, elle incarne la diva. Les souvenirs résonnent : Ari le milliardaire infidèle, Visconti le metteur en scène génial. Elle rappelle les débuts de « Cecilia, Sophia, Anna, Maria Kalogeropoulou », ses doutes et ses fragilités de femme. N’est-elle pas laide, avec ses jambes trop courtes et ses hanches replètes ? Un « sacré monstre », avant de devenir un « monstre sacré » ?

Par une troublante et fascinante transfiguration, la comédienne déjoue les pièges d’une mise en scène souvent redondante, qui multiplie les effets faciles : connivence spectateurs-étudiants ; vraies-fausses entrées de faux élèves – vrais et talentueux chanteurs lyriques ! ; « deus ex machina » des projecteurs, qui descendent sur scène pour mieux illuminer la diva. Comble de la théâtralité, une toile, représentant un paysage de bord de mer, se faufile discrètement sur le plateau. Puis, par un ingénieux système de transparence, le paysage s’estompe pour faire apparaître l’intérieur d’un théâtre à l’italienne : nous sommes à la Scala de Milan. Mais le trompe-l’œil, illusoire, nous éloigne de la vérité du personnage. Trop démonstratif, le dispositif nuit à la sincérité de l’émotion. On aurait aimé plus de sobriété.

Lorsque le rideau disparaît, sous une pluie d’applaudissements enregistrés, la comédienne évoque les trente-sept rappels de Lady Macbeth, en 1952 : « Les applaudissements ?… mais on vit de ça !… et, bien souvent malheureusement, que de ça !… ». Car cette magistrale leçon de chant est aussi une magnifique leçon de théâtre : « Être artiste, c’est ne pas avoir peur de monter au créneau !… c’est forcer les gens, même si c’est pour un temps très court, à penser qu’il n’y a qu’un seul chemin : le vôtre !… qu’une seule musique possible : la vôtre !… Dominez !… imposez !… soyez maître !… Un artiste, même humilié, doit pouvoir jeter, en pleine scène de la Scala, ho dato tutto a te ! ». Il faut du courage pour monter sur scène. Il faut nourrir l’interprétation de son propre vécu, assumer sa singularité, et pouvoir dire au public, comme la Butterfly de Puccini : « Je t’ai tout donné ».

Incontestablement, sous les ovations d’un public émerveillé, Marie Laforêt réussit ce pari troublant : pendant plus de deux heures (un format qui aurait cependant bénéficié d’une demi-heure de moins, sans entracte, qui brise un peu la magie), elle parvient à ressusciter ce magnifique fantôme de l’opéra, qui n’en finit pas de nous hanter. Mais un ultime doute subsiste : est-ce la comédienne, ou le souvenir de Maria Callas, qui nous émeut tant ? Délicieuse ambiguïté de l’artiste. 

Estelle Gapp


Master Class, de Terrence McNally

Adaptation : Gilles Stickel

Mise en scène : Didier Long

Assistant à la mise en scène : Olivier Hardouin

Avec : Laïla Benhamza, Maud Darizcuren, Juan Carlos Echeverry, Olivier Hardouin, Marie Laforêt, Frédéric Rubay

Création costumes : Valérie Guegan

Réalisation costumes : Laura Tavernier, assistée d’Aline Pichon

Création décors : Pierre-François Limbosh

Création lumière : Gaëlle de Malgaive

Théâtre de Paris • 15, rue Blanche • 75009 Paris

Réservations : 01 48 74 25 37

Du 9 septembre au 26 octobre 2008, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 30 (entracte compris)

49 € | 28,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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