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18 juillet 2005 1 18 /07 /juillet /2005 12:03

La politesse du désespoir


Par Vincent Cambier

Les Trois Coups.com


« Fin de partie » est une des plus belles pièces du répertoire contemporain. Alain Timar en a tiré un spectacle très maîtrisé, à l’humour noir acéré.

Avec cette Fin de partie, Samuel Beckett démontre magistralement, s’il en était besoin, qu’il est un des plus grands auteurs de théâtre du xxe siècle. Alain Timar l’a bien compris, lui qui a déjà monté plusieurs pièces de ce génie (Comédie, Cascando, Va et vient, Pas moi, Cette fois, Impromptu d’Ohio, Acte sans paroles 1, Fragment de théâtre 2, Berceuse, En attendant Godot…). Je soupçonne d’ailleurs qu’ils ont tous deux des univers qui s’accordent bien. Ils ont aussi, sans doute, la même définition de l’humour : « la politesse du désespoir ». Beckett, lui, signe cette sentence sans appel : « Rien n’est plus drôle que le malheur ».

En fond de scène, la mer. Comme un signe annonciateur de la future noyade des hommes. Dans une maison bunker à la tapisserie défraîchie, sous-vivent quatre personnes : Clov, souffre-douleur à temps complet, aux mouvements incessants ; Hamm, figure universelle du tyran, paralysé sur son « fauteuil » ; Nell et Nagg, figurants dérisoires relégués au placard, mère et père du despote, qui ne leur accorde pour toute marque d’affection filiale que des biscuits secs, distribués avec une humiliante parcimonie.

Dans ce lieu de fin du monde, Hamm régente tout, vindicatif et geignard : « Peut-il y avoir misère plus haute que la mienne ? » Pour tromper l’ennui de vivre, il pose toujours les mêmes questions, parce que « les vieilles questions, les vieilles réponses, y’a que ça ! ». Même s’il répète souvent que « ça avance ! », en fait « rien ne bouge » et « toute la maison pue le cadavre ».

A priori, tout ça va mal finir. D’ailleurs, Beckett nous balance cette phrase définitive dans les gencives : « Vous êtes sur terre, c’est sans remède. ».

Alain Timar a réalisé là un beau spectacle, à la fois dense et fluide. Sa scénographie est remarquable. Je citerai, par exemple, le « trône » de Hamm transformé en Caddie ou la trouvaille du metteur en scène esthète pour la relégation des géniteurs du dictateur aux poubelles de l’histoire.

De son côté, Hughes Le Chevrel n’est pas en reste et module le son et la lumière en parfaite adéquation avec la pensée beckettienne.

Ivo Palec (le père de Hamm), aérien, fait ressentir finement l’humiliation continuelle que Nagg subit de la part de son fils. Michèle Laforest (la mère de Hamm), bouleversante, joue comme un fantôme, comme si Nell n’était plus concernée, comme si elle s’était déjà retirée de la partie. Roland Pichaud compose Clov avec un parti pris radical. Il forge un pantin boiteux, qui a la diction hachée d’un idiot de village, et la démarche accélérée de celui qui se presse pour rattraper sa lumière qui meurt. Quant à Paul Camus, son interprétation, qui révèle une connaissance aiguë des replis tortueux de l’âme humaine, est magnifique de sadisme et de drôlerie. 

Vincent Cambier


Fin de partie, de Samuel Beckett

Création 2005

Théâtre des Halles-Cie A. Timar • 4, rue Noël-Biret • Avignon

Courriel : theatrehalles-cie.timar@wanadoo.fr

Site : www.theatredeshalles.com

Mise en scène et scénographie : Alain Timar

Avec : Paul Camus, Michèle Laforest, Ivo Palec et Roland Pichaud

Son, lumière et image : Hughes Le Chevrel

Costumes : Anna Chaulet

Construction du décor : Théâtre des Halles

Administration générale : Laurette Paume

Théâtre des Halles • rue du Roi-René • Avignon

Tél. : 04 90 85 52 57

Réservations : 04 32 76 24 51

Du 8 au 30 juillet 2005, sauf le 17 juillet 2005,

à 17 heures (durée : 1 h 35), salle du Réfectoire

Tarifs : 17 €, 12 € et 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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