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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 22:46

La gaie déprime

 

Difficile, pourrait-on croire, de s’enthousiasmer sur l’histoire d’un dépressif au milieu d’une société moribonde qui s’ennuie. Et pourtant quand on convoque pour la raconter autant de talent, force est de s’enthousiasmer. Car texte, mise en scène, comédiens, décor, costumes, lumières, ambiance : tout conspire au pur plaisir de théâtre.

 

Lorsque le médecin Lvov annonce à Ivanov que sa femme, Anna, est atteinte de la tuberculose et qu’elle a besoin de faire une cure en Crimée, celui-ci marmonne qu’il y faut des moyens, esquive, et part chez Lebedev. Jadis gentil, fougueux et brillant, rompu à l’exercice de l’économie moderne, le voici sans le sou, angoissé, sans amour, malheureux sans comprendre pourquoi.

 

Tchekhov sait en maître dépeindre la maladie impénétrable dont Ivanov est atteint. Dépression, ennui, ou mélancolie, quel que soit le nom qu’on lui donne, elle est impossible à regarder, encore moins à aimer. La donner à voir sur une scène de théâtre relève de la folie pure. Or on la regarde ici avec délectation. Et cet Ivanov apathique, pris dans la critique mordante d’une société veule et cupide, l’auteur nous le fait tour à tour aimer, mépriser, admirer ou plaindre. Son moral dégringole, mais comme le souligne Philippe Adrien, « rien n’est plus drôle qu’une chute ».

 

Et la grande force de cette mise en scène est de n’avoir pas rangé cet homme dans une case, nous permettant de le suivre dans toutes ses nuances. Elle n’est pas non plus, comme d’autres l’auraient créée, axée sur lui, ou sur une interprétation littéraire, qui gommerait tout ce que l’écriture de Tchekhov, puisée au cœur même de la vie quotidienne, a d’organique. Car c’est véritablement la vitalité de ce spectacle qui étonne, émeut et marque. Tous les personnages débordent d’eux-mêmes, pétris dans un caractère affirmé, tout entiers de chair. On ressent leur appétit de changement, leur humour, et la vodka dans leur sang. Et tous les comédiens, à égalité, savent leur donner du souffle et de l’humeur.

 

Si un certain réalisme est installé au premier acte, et de manière générale dans la maison d’Ivanov, ce temple de l’ennui et du banal, la mise en scène ne craint pas de jouer avec et de s’en écarter avec bonheur, pour créer des images, frappantes de justesse et de vigueur. À témoin : l’ouverture du deuxième acte, dans un ralenti gris et enfumé, masques de singe au museau des joueurs de cartes, et l’arrivée de la jeune Sacha (Alexandrine Serre, superbe), toute de rouge vêtue, dansante et bondissante.

 

Philippe Adrien et Vladimir Ant, un an après la Mouette, elle aussi éblouissante, signent là leur deuxième collaboration. La langue qu’ils prêtent à ces versions françaises de Tchekhov est pour beaucoup dans la réussite des spectacles. Vivante, riche quoique sans maniérisme, elle joue sur les registres pour offrir aux comédiens une matière raffinée, et à l’auditeur de l’humour et de l’esprit sans fioritures. Est-elle fidèle au texte original ? Sans aucun doute, puisqu’on l’aime. 

 

Hervé Charton

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Ivanov, d’Anton Tchekhov

ARRT/Philippe Adrien • Cartoucherie • Théâtre de la Tempête • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

01 43 65 66 54

arrt@la-tempete.fr

www.arrt.fr

Texte français de Philippe Adrien et Vladimir Ant

Mise en scène : Philippe Adrien

Avec : Scali Delpeyrat, Florence Janas, Thomas Derichebourg, Jean-Pol Dubois, Étienne Bierry, Lisa Wurmser, Alexandrine Serre, Olivier Constant, Jana Bittnerova, Julien Villa, Vladimir Ant, et la participation d’Émilie Lechevalier

Décor : Jean Haas

Lumières : Pascal Sautelet, assisté de Maëlle Payonne

Musique et son : Stéphanie Gibert

Sculptures et pantins : Elena Ant

Maquillages : Faustine-Léa Violleau

Costumes : Hanna Sjödin

Mouvement : Sophie Mayer

Collaboration artistique : Clément Poirée

Direction technique : Martine Belloc

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

theatre@la-tempete.fr

http://www.la-tempete.fr

Réservations : 01 43 28 36 36 ou en ligne www.la-tempete.fr

Du 23 septembre au 9 novembre 2008, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 15

18 € | 13 € | 10 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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