Bonnet rouge et Bleu Bonnet
« Les poissons ne meurent pas d’apnée » : joli titre ! Celui de la pièce qu’a écrite Emmanuel Robert-Espalieu et qui orne en ce moment la façade du Théâtre Marigny. Univers aquatique et déconcertant, mis en scène par Christophe Lidon. Bonnet rouge et Bleu Bonnet sont dans un bateau…
Dans une piscine municipale, un grand homme en slip et bonnet rouges, un habitué, reçoit chaleureusement un nouveau,
plus petit, et surtout plus bleu, plus étranger… De leurs rencontres quotidiennes vont jaillir des flots de mots, de la marée noire aux clapotis clopin-clopant en passant par la brasse coulée
et autres doux jets d’eau.
Les jets d’encre de l’auteur nous font naviguer dans un pays étrangement absurde. L’écrivain nous embarque ainsi sur une piste ; appâtés, nous la suivons, et épatés, nous voilà arrivés ailleurs que là où nous l’imaginions. Une pièce déroutante donc, dont le propos semble être à la fois multiple et très cohérent. Les délires portés par le domaine aquatique ou poissonneux nous ramènent à l’humanité, à une réalité sociale, politique, comportementale qui nous est familière. Elle est traitée ici avec dérision et humour, permettant une digestion agréable des messages lancés, la pièce inclassable ne pouvant pas être rangée dans la case « engagée ». Mais…
Outre le verbe et son style, c’est par le caractère des deux personnages et la relation qu’ils nouent entre eux que la légèreté peut opérer. Bonnet rouge et Bleu Bonnet pourraient être ressemblants : ils aiment tous deux nager, par exemple, ça fait un point commun… Mais ils divergent sur presque tous les autres. Un poisson souffre-t-il ? La douleur est-elle illusion, sans mémoire ? Doit-on choisir un camp, une couleur ? Peut-on en changer ? Quoi en penser ? Comment être différents ? Sommes-nous étiquetés malgré nous et malgré tout ? Vivre serait-il lutter ? Choisir perpétuellement ? Quel combat est-il bon à mener ? Jusqu’où le mener et comment le créer ? Comment devient-il disproportionné ? Les couleurs existent-elles ? Autant de questions que toute une vie de réflexion ne suffirait pas à élucider. Pour une réponse définitive, pour un leader d’opinion par exemple, la clarté ne peut se faire que dans la suppression d’un des deux chefs. Le duel aquatique est proposé, l’apnée est choisie à l’unanimité comme épreuve éliminatoire, mais les poissons n’en meurent pas. Problème sans fin, en quelque sorte.
Christophe Lidon met en avant une boucle éternelle dans sa mise en scène : les jours et les rêves se suivent et se mordent la queue, commencent toujours pareillement et se terminent en laissant de nouvelles mers à traverser. Les deux hommes se retrouvent ou s’affrontent, se tournent autour puis se rentrent dedans, drôles et incongrus dans leurs slips de bain, bonnets collés et petites lunettes scotchées au sommet du crâne. Le décor est parfait, le théâtre devient piscine aux murs réflecteurs d’absurdité, sur lesquels rebondissent les éclats de rire.
Roland Marchisio et Tom Novembre jubilent dans toutes ces bulles et nous éclaboussent allègrement de leur fantaisie. Ils offrent une belle complémentarité de comédiens, par le physique et par le caractère. Roland Marchisio, ci-nommé Bleu Bonnet, prête sa joie de jouer à un personnage à première vue tranquille, qui ne demande rien à personne si ce n’est de pouvoir nager pépère, mais qui se révèle peureux, impressionnable et tout de même stratège… Enfin, tout est relatif. Quant à Tom Novembre, dit Bonnet rouge, il utilise à point nommé sa bonhommie rassurante pour devenir sensiblement cruel ou mégalomane. De quoi frétiller dans son fauteuil ! ¶
Claire Néel
Les Trois Coups
Les poissons ne meurent pas d’apnée, d’Emmanuel Robert-Espalieu
Coproduction Société nouvelle du Théâtre Marigny | Didascalies
Mise en scène : Christophe Lidon
Assistante à la mise en scène : Nathalie Niel
Avec : Roland Marchisio, Tom Novembre
Décors : Sophie Jacob
Lumière : Marie-Hélène Pinon
Son : Michel Winogradoff
Théâtre Marigny • Carré Marigny • 75008 Paris
Réservations : 01 53 96 70 20
FNAC : 0 892 68 36 22
À partir du 16 septembre 2008, du mardi au samedi à 21 heures, matinées dimanche à 16 h 30
Durée : 1 h 15
40 € | 35 € | 28 € (hors frais de réservation)
Les Trois Coups, c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, “Pariscope”, rubrique « Théâtre »
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