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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Un Angelo chez les Manouches
Impossible d’évoquer le jazz manouche sans parler de Django Reinhardt. Considéré comme l’un des meilleurs guitaristes de jazz qui ait jamais existé, Django Reinhardt a su créer, avec Stéphane Grappelli, un nouveau style musical, entre jazz et musique tzigane, aujourd’hui symbole de toute une communauté. Pour sa troisième édition, le festival de jazz Les Nuits manouches continue de lui rendre hommage dans la belle salle de l’Alhambra à Paris, en articulant sa programmation autour de trois guitaristes, parmi les plus accomplis de la communauté manouche : Raphaël Faÿs, Angelo Debarre et Tchavolo Schmitt.
Si le Angelo Debarre Trio tient à lui seul l’affiche le temps de deux soirées, ce n’est sans doute pas un hasard. Ce guitariste hors pair, maîtrisant aussi bien les répertoires manouche et tzigane de l’Europe de l’Est – ce dont témoigne par ailleurs l’album Gypsy Guitars, enregistré en 1989 avec Serge Camps et Frank Anastasio –, a su s’approprier les codes et techniques propres à ces deux genres musicaux et les mettre au service d’un style unique. Non content d’interpréter avec maestria l’œuvre de Django Reinhardt, Angelo Debarre nous fait voyager dans le répertoire manouche, qu’il enrichit de nombreuses compositions originales.
La première partie du spectacle emmène donc le public à la découverte de son nouvel album, Trio tout à cordes. Accompagné par Tchavolo Hassan à la guitare rythmique et par Antonio Licusati, contrebassiste et violoncelliste habité par un génie certain, il enchaîne plusieurs morceaux d’une beauté époustouflante avec une humilité déconcertante. Ainsi nous laissons-nous effleurer par une douce Caresse de l’Est empreinte de nostalgie, transporter dans un Manège tourbillonnant qui continue de tourner bien après le spectacle, toucher par un tendre Cœur de bois… Chacune des compositions est une invitation au voyage, auquel prend part avec bonheur le public.
Aussi, quand vient l’entracte, personne n’a envie de s’éloigner de son siège. Angelo Debarre fait partie de ces rares musiciens capables d’envoûter une salle entière et de faire battre les cœurs à l’unisson. Capable d’effets de style, il privilégie pourtant l’émotion et refuse de caricaturer son art en se laissant aller à une pure démonstration technique. Toutefois, il ne manque pas d’audace, ce qu’il nous prouve dans sa deuxième partie. Après s’être saisi d’une guitare électrique, Angelo Debarre annonce « l’heure de la récréation » et nous présente ses invités surprises, Costel Nitescu et Marius Apostol, deux violonistes parmi la crème des musiciens manouches actuels. Le public est alors transporté dans une transe festive, portée par des notes à la sonorité électrique presque irréelle, rythmée de solos plus bouleversants les uns que les autres. Car Angelo Debarre joue avec ses musiciens, ce qui est loin d’être une évidence dans le milieu du jazz, où la prétention d’un « chef » peut réduire à néant toute prétention musicale.
Ainsi Marius Apostol bouleverse-t-il profondément la salle durant toute la seconde partie du spectacle. Lorsque ce violoniste virtuose abandonne son archet pour se saisir de son violon comme d’une guitare, c’est pour accompagner Antonio Licusati, qui convertit le temps d’une émotion sa contrebasse en violoncelle. Ces deux musiciens au talent affirmé jouent avec une jubilation évidente, qui fait plaisir à voir.
Lorsque, après deux rappels, le silence reprend possession des lieux, c’est la tête pleine d’images et de musique que le public sort doucement, comme d’un rêve, de la salle de L’Alhambra, en se promettant de revenir le lendemain soir. Car si le jazz manouche, de par son appartenance au registre du folklore, est le symbole d’une communauté, il s’agit bel et bien de celle du voyage et des différences, ce qui explique sans doute sa capacité à réunir autour de lui un public très diversifié. ¶
Johana Boudoux
Les Trois Coups
Angelo Debarre Trio + invités (festival Les Nuits manouches)
Guitare : Angelo Debarre
Guitare rythmique : Tchavolo Hassan
Contrebasse : Antonio Licusati
Violons : Costel Nitescu et Florin Niculescu
Diffusion : Le Chant du monde
L’Alhambra • 21, rue Yves-Toudic • 75010 Paris
Réservations : 01 40 20 40 25
Du 16 au 20 septembre 2008 à 21 heures
Durée : environ 2 h 30
29 €
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