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19 septembre 2008 5 19 /09 /septembre /2008 22:10

L’âme en peine


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Dans la petite salle du Théâtre de la Colline, la « proposition » d’Astrid Bas attire tous les amoureux de la langue si particulière de Marguerite Duras. Hélas, malgré la présence du violoniste Ami Flammer, qui a travaillé avec Marguerite Duras pour le cinéma, l’interprétation de la jeune comédienne manque une dimension essentielle de son écriture : sa musicalité.

« Il ne s’agit pas d’incarner Duras, on ne peut pas dire qu’on incarne Marguerite Duras », confie Astrid Bas, à l’origine du projet. Sur scène, la comédienne affiche une certaine distance avec le personnage : une robe bleu ciel remplace la fameuse robe de soie blanche ; pieds nus, elle renonce aux talons hauts brodés, posés non loin de là. Le parti pris est à la sobriété : sur le plateau, un parquet de bois brut, légèrement incurvé à jardin et à cour, évoque le bac sur le Mékong et, plus tard – on le devine – la salle de bal, sur le bateau du retour.

La comédienne assume la même distance avec le texte : fermant parfois les yeux, elle donne à entendre l’écriture, brute. Bien sûr, la beauté de la langue se suffit à elle-même. Bien sûr, il ne faut rien ajouter, rien « jouer ». Bien sûr, il ne s’agit pas de « reproduire du cinéma ». Mais, à peine prononcés, les mots rappellent les images oubliées du film de Jean-Jacques Annaud, et l’on croit entendre, par superposition, la voix abîmée de Jeanne Moreau, comme surgie du passé.

Car il est loin, ce film sulfureux qui avait défrayé la chronique : « L’Amant-table », lisait-on alors dans les journaux. Et les critiques criaient au scandale : comment oser adapter Duras au cinéma, sans Duras ? Comment adapter Duras au théâtre, se demande-t-on, alors, intrigué par la « proposition » d’Astrid Bas. Si l’on adhère à la sobriété de la mise en scène, si l’on admet volontiers son parti pris distancé et sa rupture radicale avec tout érotisme, on regrette que l’interprétation ne soit pas à la hauteur. Multipliant les poses et les regards fixes, sous une lumière docile qui accompagne trop systématiquement le découpage du texte, la comédienne ne parvient pas rendre le pouvoir incantatoire des mots, à ressusciter le passé.

Car l’Amant est un voyage dans le temps. « Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres… », dit-elle. À la fin de sa vie, Marguerite Duras réinvente son amour perdu. L’amant n’est plus qu’un fantôme, un fantasme. C’est pourquoi, peut-être, le film de Jean-Jacques Annaud avait tant choqué : comme s’il prenait le texte au premier degré, mettant en images, trop présentes, une histoire à jamais révolue, aux souvenirs évanescents. Aujourd’hui, à l’inverse, Astrid Bas défend une intuition juste : celle de l’absence de l’homme. Mais son jeu, trop académique, n’exprime rien du poids de l’existence, de la douleur, de la nostalgie.

À la place de l’amant, surgit soudain une silhouette masculine. C’est Ami Flammer, qui a composé pour Marguerite Duras certaines musiques de ses films. Sur scène, le son mélancolique du violon vient panser les lacunes du jeu. On vibre au vibrato de l’instrument, qui incarne ce que la comédienne n’a pas su rendre : la musicalité de la langue, sa lente mélopée. Le musicien devient comme le troisième personnage de ce duo amoureux. On se dit qu’il disparaîtra au moment où la musique entrera en scène (dans le roman : à « cet instant de la musique jetée à travers la mer »). Cet instant où, sur le paquebot qui la ramène en France, la jeune fille est seule dans la salle de bal déserte : « Elle avait pleuré parce qu’elle avait pensé à cet homme de Cholon, son amant, et elle n’avait pas été sûre tout à coup de ne pas l’avoir aimé d’un amour qu’elle n’avait pas vu parce qu’il s’était perdu comme l’eau dans le sable… ».

Mais ce passage est coupé au montage. Sur le plateau, éclairé d’une froide lumière bleue, aucune sensualité, aucune émotion : pas une seule larme pour évoquer la sueur des corps, ou la traversée de la mer de Chine. Pas un cri pour retenir le souvenir. « Elle est innocente à en hurler », dit Marguerite Duras à propos de la musique. On aurait tant aimé entendre la comédienne hurler son amour du texte. Malheureusement, cet Amant-là nous laisse l’âme en peine. 

Estelle Gapp


L’Amant, de Marguerite Duras

Proposition : Astrid Bas et Ami Flammer

Avec : Astrid Bas et Ami Flammer

Musique : Ami Flammer

Création lumière : Georges Lavaudant

Costumes : Marielle Robaut

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 18 septembre au 9 octobre 2008, mardi à 19 heures, mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures

Durée : 45 minutes

27 € | 19 € | 13 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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