Vendredi 19 septembre 2008

 

Les « Deux » Sœurs


En plein quartier Latin, où grouillent touristes et babioles en tout genre, au beau milieu d’enseignes lumineuses de restaurateurs s’époumonant à l’envi, se dresse fièrement le mythique Théâtre de la Huchette. Un îlot de tradition au cœur de ces ruelles tapageuses, où le temps semble s’être arrêté.


Simbirsk, ville native de Lénine, sur les bords de la Volga. Un intérieur modeste chez les sœurs KaramasovParodiquement inspiré d’Une demande en mariage de Tchekhov, la pièce de Michel Heim dépeint le quotidien loufoque de ces deux vieilles filles, dans la Russie tsariste d’avant guerre. Ces deux-là n’ont qu’une idée en tête : marier Natacha, fille de leur défunte sœur, qui éconduit tous ses galants pauvres (d’esprit ?). Un jeune médecin plus fortuné semble trouver grâce à ses yeux. Mais l’irruption inattendue du lieutenant Kalachnikov vient troubler ces charmantes scènes de genre et fait se dévider la bobine des secrets


Ainsi, à la manière de poupées russes, les intrigues s’emboîtent, s’enchâssent, se dévissent et se revissent ; les duperies se découvrent une à une, jusqu’à la dernière, ce secret gardé pendant tant d’années. J’ai trouvé ainsi la mise en scène, qui adopte ce dispositif concentrique, particulièrement pertinente. Elle jongle habilement entre différents espaces scéniques, entre le huis clos du salon et le jardin, espace hors scène, tenu à l’écart de l’œil du spectateur. Ce jeu entre les espaces intérieur et extérieur permet en outre de donner à la porte une valeur symbolique et parodique.



Cette intention résolument parodique et décapante, le spectacle l’affiche d’emblée en multipliant les clins d’œil malicieux à la littérature slave. Plus que la trame d’une pièce de Tchekhov, c’est l’imaginaire de l’auteur qu’il transpose, assemble, pastiche. Les cerises se transforment en roses : « Mais qui s’occupera de la roseraie ? » se lamente Olga. Et, comble de la parodie, c’est sur sa propre scène que la Cantatrice chauve se voit également pastichée quand on sonne à la porte. Les motifs de retour de Lénine absolument hilarantsau diable le réalisme historique !, et les socialistes taxés de « fous fanatiques qui veulent tout nous prendre » : un humour corrosif et des fous rires à n’en plus finir !


Quant aux deux sœurs, elles ne sont pas de simples reliquats de clichés littéraires destinés à faire sourire un public averti. Elles sont surprises au creux de leur meurtrissure quotidienne. Ce qui se dégage de cette mise en scène est une impression saisissante, où les situations burlesques et mordantes n’effacent en rien le désarroi de ces personnages, ni l’amertume dissimulée de certains de leurs propos. Perverses sans jamais être grivoises, ces deux sœurs ont la profondeur sincère et glacée des amoureux blessés, des utopistes muets. Frédérique Villedent, sous ses airs de bébête joufflue, est particulièrement touchante dans ce rôle, face à la poignante et majestueuse Claude Darvy.


Arrêtez-vous plutôt ici, touristes et amateurs de belles antiquités, c’est ici que vous trouverez, sans doute, l’un des plus anciens trésors de l’avant-garde parisienne. 


Claire Stavaux

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Tante Olga, de Michel Heim

Coproduction Théâtre de la Huchette, Bastille Productions et Théâtre Olympia

Mise en scène : Jacques Legré

Assistant à la mise en scène : Gonzague Phélip

Avec : Claude Darvy, Aurélien Daudet, Alexandre Gillet, Dominique Scheer, Frédérique Villedent

Décors et costumes : Caroline Mexme

Lumière : François-Éric Valentin

Son : Didier Beaudet

Affiche : Claude Moretti

Régie : Ider Amekhchoun

Théâtre de la Huchette • 23, rue de la Huchette • 75005 Paris

Réservations : 01 43 26 38 99

reservation@theatre-huchette.com

Du lundi au vendredi à 21 heures, samedi à 15 h 30

24 € | 15 € | 12 € (tarif unique jusqu’au 3 octobre 2008)

Recommander - Ecrire un commentaire - Publié dans : Critiques saison 2008-2009 - Par LES TROIS COUPS
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