Strancar, de « Baal » à « Galilée »
Nada Strancar chante Brecht/Dessau. Ce sont des textes peu connus de Brecht, sur une musique d’un compositeur à part. Un récital, un concert, du théâtre ? Ni vraiment l’un ni vraiment l’autre. Un tour de chant, sans autre ambition, un peu étouffé par l’espace qu’il tente d’occuper.
La scène est nue ou presque. À jardin, l’espace du trio de musiciens, avec les
instruments qui sont déjà là. Quelque part, un tabouret de bar avec un pupitre. En fond, un écran cache dans un premier temps une toile, où sont peints des nuages, éclairés parfois comme un
couché de soleil. Les trois musiciens entrent, suivis de Nada Strancar. S’enchaînent ensuite les chansons âpres et méconnues composées par Paul Dessau sur des paroles de Brecht.
Ces textes, empruntés à différentes périodes de la vie du dramaturge, entre Baal et Galilée, parcourent tour à tour toutes les vertus qu’on lui connaît déjà : drôles et satiriques quand il décrit ses contemporains, engagés autour du thème du travail et de l’exploitation, émouvants et absurdes quand il s’agit de partir à la guerre. La musique de Dessau n’est pas des plus évidentes. Elle est un peu comme ces musiques du début vingtième dont on se demande si elles sont mal jouées ou écrites comme ça, et qui pourtant suscitent de vives images quand la sauce prend. Nada Strancar, imposante de présence et de justesse, se promène dans ce tour de chant avec aisance. Elle sait jouer de sa voix profonde et imprimer à la langue allemande des nuances qui empruntent, suivant les cas, à l’émotion ou la malice.
En dépit de toutes ces qualités, c’est tout de même un objet bizarre que la grande scène du Théâtre de la Colline accueille ces temps-ci. Il y a suffisamment de matière pour en faire un objet théâtral intéressant, voire puissant : le potentiel dramatique des textes de Brecht et de la musique, la force d’interprétation de Nada Strancar, quatre personnes en tout sur scène… Mais cette dimension est à peine esquissée, sans doute parce qu’il faut tout de même bien utiliser un peu de cet immense plateau, même si ce n’est pas le projet. En tant que récital, cela ne fonctionne pas complètement non plus. En effet, l’écran en fond et la présence systématique des sous-titres, et malgré tous les efforts évidents pour se soustraire à ce systématisme, amputent à l’écoute ce qu’ils apportent à la compréhension des textes. L’ambiance flirte parfois avec celle d’un cabaret ou d’un concert, mais – serait-ce à cause de la salle, trop grande pour ça, ou des lumières, de la toile peinte, de la musique ardue, de l’enchaînement un peu mécanique entre les chansons, de la gestion par la soliste de son public ? – le tout reste trop froid pour qu’on y soit vraiment.
Sur un autre chemin, j’ai entendu dire que le Théâtre de la Colline décidait de sa programmation au moins deux ans à l’avance. Ce théâtre aurait aussi pour mission de promouvoir la création contemporaine. Il commence à y avoir plus contemporain que Brecht, mais peu importe – après tout, le Feydeau qu’on y a vu était délicieux. Ce qui me surprend, c’est le manque d’ambition et de créativité de ce spectacle, qui se présente lui-même comme un « tour de chant ». En deux ans, un projet doit avoir le temps de se développer plus avant. Surtout quand trois grandes structures s’associent pour le produire. Ce n’est pas un mal en soi de manquer de prétention, et ce petit spectacle est tout à fait agréable. Mais l’architecture de cette salle a vocation d’accueillir autre chose, et une forme plus intime et conviviale conviendrait sans doute mieux aux chansons de Brecht et Dessau. Avec une production plus modeste, le spectacle serait sans doute plus pertinent. ¶
Hervé Charton
Les Trois Coups
Le spectacle est interrompu à la suite d’un problème de santé de Nada Strancar.
Nada Strancar chante Brecht/Dessau
Avec la complicité de Christian Schiaretti et Jean-Claude Malgoire
Direction musicale et piano : François Martin
Accordéon : Michel Lairot
Percussions : Guillaume Blaise
Conseiller littéraire : Gérald Garutti
Texte français et surtitres : Jean-Pierre Siméon et Gérald Garutti
Lumière : Julie Grand
Costumes : Thibaut Welchlin
Coiffure, maquillage : Nathalie Charbaut
Vidéo : Pierre Jacob
Répétiteur musical : Philippe Grammatico
Répétiteur : Wolfgang Pissors
Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris
Réservations : 01 44 62 52 27
Du 13 au 25 septembre, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures
Plein tarif 27 €, 19 € le mardi, 13 € pour les moins de 30 ans
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à “Paris-Match”, “les Échos”, “Politis”, “le Magazine littéraire”, “l’Avant-scène Théâtre”…
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