Le monstre américain
En septembre 2007, le Mogador a rouvert ses portes en frappant fort : un théâtre refait à neuf pour une affiche d’exception. Comment ? Une véritable comédie musicale américaine à Paris et en français ? « Le Roi lion » s’est aujourd'hui joué plus de 400 fois, et fait toujours autant parler de lui. Avec 6 Tony Awards et 3 Molières, difficile de ne pas être impressionné. Mais, si les éloges sur ce spectacle ne tarissent pas, on oublie trop souvent d’en pointer les défauts.
Reconnaissons-le : l’histoire gagne en intérêt dans la version du spectacle vivant (pardon pour les fans inconditionnels du dessin animé !). Elle quitte subtilement une pseudo-vocation universelle pour faire indirectement référence à l’apartheid en Afrique du Sud. Lebo M. a composé des chansons additionnelles pour la comédie musicale. Il mêle alors des chants zoulous aux morceaux mondialement connus d’Elton John et de Tim Rice. Ces morceaux restent les bonnes surprises du spectacle, qui parvient alors à s’extraire d’une morale bien simpliste, chère aux dessins animés de Walt Disney.
L’autre bonne surprise concerne l’ingéniosité du metteur en scène, Julie Taymor. En ayant recours aux marionnettes et aux masques, elle donne naissance à des personnages doubles : mi-hommes, mi-animaux. Elle joue avec le corps du danseur, qui sert de point de départ à la marionnette. Tantôt des extensions au bout des bras lui permettent de se tenir à quatre pattes, tantôt, avec des gazelles ou des oiseaux fixés sur lui, il déplace tout un troupeau ! Sans qu’on s’y attende, la scène se métamorphose en véritable jungle, où éléphants, zèbres et léopards dansent et chantent en chœur. Avec une grande habileté, Julie Taymor parvient également à déjouer les contraintes d’espace, auxquelles elle peut être confrontée, en utilisant une machinerie performante. Bref, les trouvailles de Julie Taymor sont pour la plupart remarquables et valent réellement le détour.
Mais la liste des compliments s’arrête là ! Car, très vite, on regrette un recours systématique au « trop » : trop de masques, trop d’effets de lumière, trop de personnages sur scène, trop d’effets de mise en scène, trop de machines… Si bien que la surprise et l’émerveillement passés, les algues qui pendent du plafond, le drap qui fait office de rivière où passent les poissons, et les montagnes qui sortent du sol nous lassent très vite. Même les marionnettes, qui sont pourtant l’atout indéniable du spectacle, tombent dans cet excès : tous les types de marionnettes défilent devant nos yeux sans qu’aucun choix ne se justifie réellement. Le spectacle peut alors s’apparenter à une simple démonstration des différentes techniques liées au théâtre d’objets. En bref, peu importe ce qui se passe, ce qui est dit, tant qu’on nous en met « plein la vue ».
Aussi, quand le plateau se révèle miraculeusement nu le temps d’une chanson, le spectacle nous touche dans son humanité et sa simplicité. On réalise enfin que, sous ces effets, ces masques et ces costumes, existent des comédiens qui chantent, qui dansent et qui jouent. Malheureusement, on préfèrerait parfois ne pas avoir le temps de le remarquer…
Car la distribution est particulièrement inégale – triste constatation pour un spectacle si exigeant. Certes, deux membres de la troupe relèvent le niveau : Swazi Mokoena, bien que simple doublure de Rafiki, conquiert le public dès qu’elle se met à chanter ou à faire des pitreries. Olivier Breitman, quant à lui, nous offre un Scar imposant, diabolique et d’une grande rigueur. Mais, sinon, disons-le honnêtement, la plupart des interprètes ne sont compétents que dans une des trois disciplines exigées par un tel spectacle : soit ils maîtrisent le chant, soit c’est le jeu d’acteur, soit c’est la danse. La palme revient à Jérémy Fontanet, notre Simba adulte, qui, en plus d’avoir un jeu et un corps maladroits, peine à trouver la note juste !
La majorité de la troupe rechigne également à articuler : manque de technique qui devient de plus en plus irritant au fil du spectacle. Ce problème se révèle d’autant plus gênant lorsqu’on réalise que les paroles des chansons diffèrent de celles du dessin animé (très certainement pour une question de droits). Stéphane Laporte a donc eu la lourde tâche de changer les paroles de chansons bien ancrées dans les mémoires. L’amour brille sous les étoiles devient tristement Quand soudain l’amour est là. Mais cette nouvelle traduction serait difficilement critiquable si elle ne se laissait aller à des modernisations malencontreuses. C’est ainsi que Je voudrais déjà être roi est devenu Moi j’veux super vite être roi !
Le spectacle m’a donc laissée dans un état extrêmement paradoxal : j’ai le sentiment d’avoir assisté à un spectacle exceptionnel, mais seulement par fragments. Je dois avouer avoir même décroché à plusieurs reprises. Mais je pardonnerais très certainement l’excès de zèle dans les effets et la mise en scène si le manque de professionnalisme des interprètes ne venait pas tenir le tableau. Bilan : si je revois ce spectacle, ce sera à Broadway ! ¶
Bianca Guitton
Les Trois Coups
Le Roi lion, adapté du scénario original d’Irene Mecchi, Jonathan Roberts et Linda Woolverton
Mise en scène, costumes, masques et marionnettes : Julie Taymor
Musique et paroles : Elton John et Tim Rice
Musique et paroles additionnelles : Lebo M, Mark Mancina, Jay Rifkin, Julie Taymor et Hans Zimmer
Adaptation du livret et des paroles : Stéphane Laporte
Avec, dans les rôles principaux :Olivier Breitman, Jean-Luc Guizonne, Swazi Mokoena, David Eguren, Christian Abart, Arnaud Léonard, Jérémy Fontanet, Léah Vincent, Céline Languedoc, Valéry Rodriguez, Mickaël Viguier, Mélina M’Poy
Théâtre Mogador • 25, rue de Mogador • 75009 Paris
Réservations : 0 820 88 87 89
http://www.mogador.net/fr/reservation/
Saison 1 : du 14 septembre 2007 au 30 septembre 2008, à 20 heures
Saison 2 : du 1er octobre 2008 au 31 janvier 2009, à 20 heures
Durée : 3 heures
105 € | 95 € | 85 € | 75 € | 55 € | 45 € | 25 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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« Depuis notre débat sur le Off d’Avignon, j’ai eu l’occasion de “lire” votre site critique, et j’en ai été très heureux. Parce que j’apprends des choses dont les médias parisiens ne m’informent pas et parce que les critiques sont de bonne qualité. Continuez bien ! Tous mes vœux à vous et aux “Trois Coups” ! Amicalement. » Gilles Costaz, critique dramatique à « Paris-Match », « les Échos », « Politis », « le Magazine littéraire », « l’Avant-scène Théâtre »…
« Nous tenions à vous dire bravo, nous applaudissons des deux mains, votre site est admirablement bien fait. Vous (toute l’équipe) aimez le théâtre et vous savez faire partager votre passion… » Marie-Céline Nivière et Dimitri Denorme, « Pariscope », rubrique “Théâtre”
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