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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Du boulevard à l’impasse
La pièce hésite entre deux titres : « Bains de minuit » et « Sale temps à Trousse-Chemise ». Comme pour dire à ceux qui hésiteraient devant le premier, un brin poétique, de ne craindre aucun malentendu : c’est bien d’une comédie qu’il s’agit. Et deux minutes après l’ouverture du rideau, il n’y a plus le moindre doute possible. De portes qui claquent en acteurs qui s’époumonent, de gags grivois en cocuages, tous les ingrédients du vaudeville sont bel et bien réunis sur la scène du Théâtre des Mathurins. N’ayant, pour ma part, jamais assisté à une pièce de boulevard, je suis venue voir celle-ci avec curiosité, intérêt et envie. Et suis repartie, deux heures après, avec l’effarement le plus complet chevillé au cœur et au corps.
Félix et Alexandra, divorcés depuis peu, décident malencontreusement de partir en vacances la même semaine dans leur villa familiale. Lui est accompagné d’une jeune chercheuse nunuche mais sexy, elle, d’un vendeur de barbe à papa bêta mais serviable. Les deux couples se retrouvent donc réunis sous le même toit tandis que l’île de Ré est sous la pluie. Et l’auteur de la pièce se donne deux heures pour essayer toutes les combinaisons possibles dans ce huis clos. Classique. Mais la sensation tenace de déjà-vu n’est pas le pire élément de ce spectacle.
Tout d’abord, le texte, d’une pauvreté à peine croyable, nous sert une soupe indigeste de clichés (sur les hommes, les femmes, l’amour… la vie, quoi). La trame insipide de l’histoire est relevée par des répliques du type « C’est grand, c’est mou, ça dégouline… c’est ton nouveau jules ! ». Les « biquounet », « mon minou », et j’en passe, rythment les dialogues jusqu’à l’écœurement. Débordant de quiproquos et s’asphyxiant dans un comique de sur-répétition, Bains de minuit se glisse tout simplement dans le sillon du mauvais goût et de la facilité, que nombre de pièces de ce genre ont tracé avant elle.
De son côté, le décor n’est pas en reste et reconstitue dans les moindres détails le salon d’une maison de vacances réthaise. Le réalisme est poussé jusqu’à faire tomber, derrière la baie vitrée, une vraie pluie qui ruisselle sur les carreaux. Malheureusement, le résultat sonne désespérément faux. Là où le théâtre tente au maximum de masquer ses artifices et d’imiter la vie, il apparaît, plus que jamais, comme une mascarade grotesque, pleine de limites et aux ficelles empreintes de lourdeur.
Les comédiens, quant à eux, sont pris dans la spirale de la surenchère, et s’épuisent à coups de hurlements, de mimiques, de surprises surjouées et de colères feintes. Comme on pouvait s’y attendre, Linda Hardy, ex-miss France reconvertie en comédienne, nous offre un jeu maladroit et sans la moindre finesse. Mais de leur côté, Eva Darlan, Daniel Colas et Yvan Varco sont de bons comédiens. On regrette infiniment de les voir ici se transformer en bouffons, en amuseurs publics, bien loin d’enjeux théâtraux réels, qu’ils auraient largement la capacité de porter.
En définitive, on pourrait s’acharner à faire la liste des pauvretés de cette pièce, et se répandre en agressivité ou en mépris. On pourrait aussi tout simplement se contenter de ne pas aller voir ce genre de spectacle. Mais puisque Bains de minuit existe, puisqu’il draine un budget probablement conséquent, puisque le public est là et, surtout, puisque, dans l’ensemble, il rit, il semble absolument nécessaire de pousser la réflexion plus loin.
Brecht disait que « l’affaire du théâtre, c’est de divertir les gens ». Cette exigence-là, qui jette les fondements d’un théâtre populaire, ne doit jamais être oubliée. Par conséquent, ce n’est évidemment pas l’aspect divertissant de Bains de minuit que je regrette. Je regrette, par contre, que Daniel Colas, metteur en scène du spectacle et codirecteur du Théâtre des Mathurins, ait ici semblé oublier que l’acte théâtral doit être exigeant, nécessaire, porteur de sens et brûlant d’enjeux. Bien loin de ces questions, il nous propose un spectacle sclérosé, vulgaire et commercial, qui ne fait que creuser un peu plus le fossé prétendu entre le théâtre « populaire » et le théâtre « intellectuel ».
C’est une colère profonde qui m’a nouée le cœur au sortir de cette pièce. De voir tant d’énergie et de moyens déployés pour un propos si dérisoire, quand le théâtre contemporain a un tel besoin d’engagement, d’audace et de recherche. Plus que regrettable, c’est grave. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Bains de minuit, de Jack W. Sloane (adaptation française : Christian Daniel)
Mise en scène : Daniel Colas
Assistante à la mise en scène : Marina Rossi
Avec : Eva Darlan, Linda Hardy, Daniel Colas, Yvan Varco
Décors : Patrice Martineau
Costumes : Gabrielle Tromelin
Musique : Aldo Franck
Théâtre des Mathurins • 36, rue des Mathurins • 75008 Paris
Réservations : 01 42 65 90 00/01
À partir du 5 septembre 2008, à 21 heures du mardi au samedi, et matinées le samedi à 16 h 30 et le dimanche à 15 heures
Durée : 2 heures
38 € | 29 € | 20 € | 19,50 € | 10 €
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