Vendredi 12 septembre 2008


Des âmes en clair-obscur


« Mesure pour mesure » n’est pas la pièce la plus connue de Shakespeare. C’est pourquoi j’allais pleine de curiosité à la découverte de cette œuvre. Je voulais aussi connaître la salle du Théâtre de l’Intervalle, où je me rendais pour la première fois.


C’est une petite salle comme il en est plusieurs sur les pentes de la Croix-Rousse ; les sièges (des bancs pas très confortables, malheur à ceux qui souffrent du dos) offrent une trentaine de places. Elle est belle dans sa sobriété, avec un grand mur de pierre qui clôt tout le côté gauche. Nous sommes une quinzaine ce soir-là à tenter l’aventure de la nouveauté.

 

Nous entrons. Pas de scène, pas de décor. Juste une table télé des années 1960, sur laquelle s’alignent des bougies dans des verres, et une chaise. Un timide projecteur s’éclaire. Une voix s’élève dans notre dos, et nous basculons très vite dans un univers étrange, un univers noir, où vont s’opposer morale, hypocrisie et débauche.

 

Le comédien (et metteur en scène) Nicolas Guépin, est seul en scène. Il va incarner à lui seul tous les personnages, aidé simplement par ces bougies, qui vont tour à tour servir de décor ou symboliser les personnages. Des personnages ambivalents et troubles qui ne veulent qu’une chose : parvenir à leurs fins.



Le duc règne sur Vienne, ville de débauche. Il fait mine de partir et, déguisé en moine, surveille ce qui se passe. Il a confié le pouvoir à Angelo, sorte de Frollo qui va tomber amoureux malgré lui d’Isabelle, sœur de Claudio, qu’il a condamné à mort pour avoir couché avec Juliette sans être marié. Faisant fi de tous ses principes rigides, Angelo propose à Isabelle un marché odieux : son frère aura la vie sauve si elle accepte de coucher avec lui.

 

Le comédien se métamorphose avec une maestria impressionnante. Les différentes positions du corps et de la bougie, ainsi que la métamorphose de la voix, indiquent les changements de personnage. Il crée ainsi un Angelo sombre et inquiétant, visage sinistre éclairé en contre-plongée par la bougie. Selon le rôle qu’il interprète, son corps se tend ou se recroqueville, la voix est tour à tour forte, éraillée, rauque ou se fond dans un souffle. Et la magie opère.

 

Ainsi, toutes les bougies sont allumées et nous sommes dans le palais ducal. Une bougie sur une chaise, projetant les barreaux du dossier sur le mur, et nous voilà dans la prison où croupit Claudio. De même, les personnages s’affrontent et on y croit : l’illusion fonctionne parfaitement. Pendant une heure quarante, pouvoir, morale et prostitution vont se côtoyer dans cette comédie grinçante et sombre. Le choix de cet éclairage, réduit pratiquement à la seule lumière des bougies, crée un clair-obscur qui retranscrit parfaitement cette ambiance pesante, ces personnages inquiétants.

 

Je me suis laissée prendre à ce jeu fort et cruel tout en étant impressionnée par la performance du comédien. On est loin ici des spectacles grand public, c’est une œuvre exigeante qui demande concentration et imagination. Mais la quinzaine de spectateurs que nous étions a apprécié et l’a prouvé par des applaudissements nourris, récompense méritée par cet interprète hors pair. 

 

Nicole Bourdon

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Mesure pour mesure, de Shakespeare

Compagnie Broutille et compagnie

Mise en scène et interprétation : Nicolas Guépin

Théâtre de l’Intervalle • 21, rue Royale • 69001 Lyon

Réservations : 06 70 79 49 21

Du 10 au 21 septembre 2008 les mercredi et jeudi à 19 h 30, les vendredi et samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 40

14 € | 12 € | 10 €

Recommander - Ecrire un commentaire - Publié dans : Critiques saison 2008-2009 - Par LES TROIS COUPS
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