Mardi 9 septembre 2008 2 09 /09 /Sep /2008 19:53

Culotté, mais racoleur

 

Au Vingtième Théâtre, la Compagnie des Folies ose une lecture culottée d’un auteur peu connu du xviie siècle, successeur de Molière. Pour cette « École des femmes » version Monthy Python, Pascal Zelcer réunit un casting impressionnant et prouve son talent de directeur d’acteurs. Mais certains choix de mise en scène poussent le second degré au paroxysme, et affaiblissent l’impertinence du propos.

 

« Je rêve de cinq ovnis apportant chacun leur grain de folie au spectacle », confie le metteur en scène à propos de la distribution. Incontestablement, Pascal Zelcer a réussi son pari : sur le plateau du Vingtième Théâtre, il réunit un casting impressionnant, capable du meilleur et du pire ! Pour le meilleur, retenons un magnifique travail sur la diction, qui respecte la versification tout en se moquant de ses règles : ici et là, les comédiens se reprennent, corrigeant un e muet ou un effet de diérèse, rejouant parfois la même réplique avec différentes intentions.


Voilà qui donne le ton, résolument parodique, de la pièce. Allongée sur un morceau de pelouse artificielle, alanguie dans sa robe rouge tulipe aux proportions exubérantes, Agathe fredonne un airvolontairement anachroniquedu groupe Abba. Désinvolte, elle aère les pans de sa jupe, en saisissant deux poignées métalliques cousues de part et dautre de ses hanches, comme elle soulèverait des couvercles de poubelle ! Tout en rondeurs, la comédienne déploie, tout au long de la pièce, une incroyable énergie. Tandis que son personnage feint la démence pour échapper à un mariage forcé, elle enchaîne les rôles de composition avec générosité et force de conviction : elle imite une célèbre chanteuse québécoise, joue une vieille malade en fauteuil roulant, incarne un militaire estropié prêt à repartir au front.


Dans ce carnaval en Technicolor, les autres comédiens excellent dans la même excentricité : Lisette, la servante, joue admirablement des sous-entendus, face à un Albert tyrannique, en tenue de dictateur. Crispin, le valet dÉraste, apparaît comme un petit diable monté sur ressorts. Éraste, lamoureux secret, fait le pitre en multipliant les pirouettes et les courbettes. Il y a, chez lui, à la fois la farce du clown (avec son visage blanc) et la prouesse physique dun personnage de commedia dellarte (avec sa pantomime). Il y a, surtout, cette ambiguïté du travestissement : avec sa jupe-patchwork (représentant, à lavant et au dos, les deux faces dun même jean démembré), est-il homme ou femme ? Est-il lamoureux transi, ou un pervers sexuel, grimaçant de plaisir à chaque fois quil entend la voix dAgathe ?

 

 

Sil assume un parti pris radicalement décalé, qui sexprime à la fois par la direction dacteurs (distanciation ironique), par la créativité des costumes (mélange entre classique et moderne) et par une scénographie ingénieuse (étonnantes fleurs en plastique tombant du ciel et se plantant dans le sol !), Pascal Zelcer affiche néanmoins certains choix de mise en scène plus discutables : ainsi, lapparition dAgathe en star du disco, qui donne à lensemble des allures de comédie musicale, ou les vidéos tournées à la Monthy Python, qui forcent le trait. En insistant (lourdement) sur le second degré, ces partis pris poussent la parodie jusquà la caricature et desservent le propos.


De même, les personnages « fictifs » quinterprète Agathe afin de mimer la folieCéline Dion, la femme en fauteuil, le militairesont trop « réalistes » et manquent, paradoxalement, de « folie ». Malgré un talent incontestable, le jeu de la comédienne senferme alors dans des clichés. Mais le pire est à venir : transformant les apartés en séances de play-back, les comédiens interprètent des mauvais tubes des années 1970 et 1980. Albert le misanthrope chante Je suis le mal-aimé de Claude François, tandis quÉraste et Crispin entonnent, à deux voix, Est-ce que tu viens pour les vacances ? de David et Jonathan.


Certes, il ne sagit pas de se prendre au sérieux, mais, poussée au paroxysme, lironie natteint-elle pas les limites de la satire ? Au-delà dun rire-défouloir, largement partagé par lensemble du public, que retient-on de la pièce ? On a beau « rembobiner » les scènes, à limagetrès drôle – des comédiens qui miment leffet reward en marchant en arrière, on en ressort avec cette étrange impression davoir assisté, en direct, à une série de sketches télévisés. Avec ce même plaisir, toujours coupable, de sêtre laissé séduire par ce que la télé a de plus racoleur. 

 

Estelle Gapp

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Les Folies amoureuses, de Jean-François Regnard

Production : Compagnie des Folies

www.compagniesdesfolies.fr

Mise en scène : Pascal Zelcer

Assistante à la mise en scène : Élodie Kugelmann

Avec : Frédéric Chevaux, Benjamain Guillard, Laura Neumann, Laurent Richard, Anne Saubost

Création costumes : Sophie Papiernik

Scénographie : Charlotte Villermet

Création lumière : Éric Blévin

Création vidéo : Yann de Sousa

Vingtième Théâtre • 7, rue des Plâtrières • 75020 Paris

Réservations : 01 43 66 01 13

Du 5 septembre au 26 octobre 2008, du mercredi au samedi à 21 h 30, dimanche à 17 h 30

Durée : 1 h 35

22 € | 17 € | 12 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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