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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Culotté, mais racoleur
Au Vingtième Théâtre, la Compagnie des Folies ose une lecture culottée d’un auteur peu connu du xviie siècle, successeur de Molière. Pour cette « École des femmes » version Monthy Python, Pascal Zelcer réunit un casting impressionnant et prouve son talent de directeur d’acteurs. Mais certains choix de mise en scène poussent le second degré au paroxysme, et affaiblissent l’impertinence du propos.
« Je rêve de cinq ovnis apportant chacun leur grain de folie au spectacle », confie le metteur en scène à propos de la distribution. Incontestablement, Pascal Zelcer a réussi son pari : sur le plateau du Vingtième Théâtre, il réunit un casting impressionnant, capable du meilleur et du pire ! Pour le meilleur, retenons un magnifique travail sur la diction, qui respecte la versification tout en se moquant de ses règles : ici et là, les comédiens se reprennent, corrigeant un e muet ou un effet de diérèse, rejouant parfois la même réplique avec différentes intentions.
Voilà qui donne le ton, résolument parodique, de la pièce. Allongée sur un morceau de pelouse artificielle, alanguie dans sa robe rouge tulipe aux proportions exubérantes, Agathe fredonne un air – volontairement anachronique – du groupe Abba. Désinvolte, elle aère les pans de sa jupe, en saisissant deux poignées métalliques cousues de part et d’autre de ses hanches, comme elle soulèverait des couvercles de poubelle ! Tout en rondeurs, la comédienne déploie, tout au long de la pièce, une incroyable énergie. Tandis que son personnage feint la démence pour échapper à un mariage forcé, elle enchaîne les rôles de composition avec générosité et force de conviction : elle imite une célèbre chanteuse québécoise, joue une vieille malade en fauteuil roulant, incarne un militaire estropié prêt à repartir au front.
Dans ce carnaval en Technicolor, les autres comédiens excellent dans la même excentricité : Lisette, la servante, joue admirablement des sous-entendus, face à un Albert tyrannique, en tenue de dictateur. Crispin, le valet d’Éraste, apparaît comme un petit diable monté sur ressorts. Éraste, l’amoureux secret, fait le pitre en multipliant les pirouettes et les courbettes. Il y a, chez lui, à la fois la farce du clown (avec son visage blanc) et la prouesse physique d’un personnage de commedia dell’arte (avec sa pantomime). Il y a, surtout, cette ambiguïté du travestissement : avec sa jupe-patchwork (représentant, à l’avant et au dos, les deux faces d’un même jean démembré), est-il homme ou femme ? Est-il l’amoureux transi, ou un pervers sexuel, grimaçant de plaisir à chaque fois qu’il entend la voix d’Agathe ?
S’il assume un parti pris radicalement décalé, qui s’exprime à la fois par la direction d’acteurs (distanciation ironique), par la créativité des costumes (mélange entre classique et moderne) et par une scénographie ingénieuse (étonnantes fleurs en plastique tombant du ciel et se plantant dans le sol !), Pascal Zelcer affiche néanmoins certains choix de mise en scène plus discutables : ainsi, l’apparition d’Agathe en star du disco, qui donne à l’ensemble des allures de comédie musicale, ou les vidéos tournées à la Monthy Python, qui forcent le trait. En insistant (lourdement) sur le second degré, ces partis pris poussent la parodie jusqu’à la caricature et desservent le propos.
De même, les personnages « fictifs » qu’interprète Agathe afin de mimer la folie – Céline Dion, la femme en fauteuil, le militaire – sont trop « réalistes » et manquent, paradoxalement, de « folie ». Malgré un talent incontestable, le jeu de la comédienne s’enferme alors dans des clichés. Mais le pire est à venir : transformant les apartés en séances de play-back, les comédiens interprètent des mauvais tubes des années 1970 et 1980. Albert le misanthrope chante Je suis le mal-aimé de Claude François, tandis qu’Éraste et Crispin entonnent, à deux voix, Est-ce que tu viens pour les vacances ? de David et Jonathan.
Certes, il ne s’agit pas de se prendre au sérieux, mais, poussée au paroxysme, l’ironie n’atteint-elle pas les limites de la satire ? Au-delà d’un rire-défouloir, largement partagé par l’ensemble du public, que retient-on de la pièce ? On a beau « rembobiner » les scènes, à l’image – très drôle – des comédiens qui miment l’effet reward en marchant en arrière, on en ressort avec cette étrange impression d’avoir assisté, en direct, à une série de sketches télévisés. Avec ce même plaisir, toujours coupable, de s’être laissé séduire par ce que la télé a de plus racoleur. ¶
Estelle Gapp
Les Trois Coups
Les Folies amoureuses, de Jean-François Regnard
Production : Compagnie des Folies
Mise en scène : Pascal Zelcer
Assistante à la mise en scène : Élodie Kugelmann
Avec : Frédéric Chevaux, Benjamain Guillard, Laura Neumann, Laurent Richard, Anne Saubost
Création costumes : Sophie Papiernik
Scénographie : Charlotte Villermet
Création lumière : Éric Blévin
Création vidéo : Yann de Sousa
Vingtième Théâtre • 7, rue des Plâtrières • 75020 Paris
Réservations : 01 43 66 01 13
Du 5 septembre au 26 octobre 2008, du mercredi au samedi à 21 h 30, dimanche à 17 h 30
Durée : 1 h 35
22 € | 17 € | 12 €
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