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8 septembre 2008 1 08 /09 /septembre /2008 16:20

À coups de lettres

 

À l’affiche du Lucernaire cet automne, l’on retrouve avec émotion le chef-d’œuvre de l’Américaine Kathrine Kressmann Taylor : « Inconnu à cette adresse ». La magnifique nouvelle épistolaire nous atteint ici avec force, portée par une belle et sobre mise en scène entièrement dévouée au texte.

 

Deux fauteuils se font face. Entre eux, un océan : l’Atlantique ; et une barrière autrement infranchissable : le fanatisme. Ce fanatisme capable de nous rendre étranger à nous-mêmes, à l’alter ego qu’est notre ami le plus cher. Ce fanatisme dont l’emprise souveraine et implacable va séparer ces deux hommes souriants et chaleureux réunis au centre de la scène, Max Eisenstein et Martin Schulse. Et les attirer inéluctablement vers les fauteuils retranchés aux deux extrémités du plateau.


C’est en 1938 que K. Kressmann Taylor, marquée par les témoignages et la ferveur idéologique danciens amis allemands de retour de Berlin, écrit Inconnu à cette adresse. Soixante-dix ans plus tard, la correspondance quentretient Max, juif américain et marchand dart, avec Martin, son associé et ami de retour en Allemagne, entre 1932 et 1934, résonne comme un duo tristement prémonitoire de la folie totalitaire. Et une forme de réponse – si tant est qu’il puisse y avoir réponse – aux trop nombreux « pourquoi ? » et surtout « comment ? » que suscite cette page de notre histoire.


Mais le fanatisme, qui par définition ignore le point de vue de l’autre, peut-il laisser place à un « duo », à une « correspondance » ? La nouvelle tire justement toute son intensité dramatique de la mutation de cette correspondance fraternelle en un espace d’incompréhension, de peur, d’isolement. Et finalement de conflit meurtrier, où le mot tient lieu de mitraillette.



Donner à entendre le texte, c’est certes le minimum que l’on peut exiger d’un travail de mise en scène. C’est aussi son maximum. La sobre mise en scène de Xavier Béja ne nous laisse pas perdre un seul mot du déchirement de ces deux hommes. Avec, pour unique décor, un violon, qui se fait le chantre de leur amitié au son de musiques yiddish, puis la stridente expression de leurs antagonismes.


Guillaume Orsat, au jeu franc et convaincant, est virtuose dans la métamorphose de son personnage, appuyée par des jeux de lumière judicieux. Dans le rôle de Max, Xavier Béja est émouvant, même si son interprétation un peu affectée, surtout au début de la pièce, ma parfois semblé aller à lencontre de la sincérité dont les lettres font preuve. Peut-être est-ce aussi pour cela que la pièce met quelques minutes à trouver le ton juste.


Mais il faut sans doute attribuer ce dernier constat à la difficulté d’adapter à la scène un échange épistolaire : lorsque la correspondance est amicale, que l’on décrit les enfants, le pays, les affaires, l’absence de dialogue et de contact physique embarrasse le jeu des comédiens. C’est à partir du moment où un mur s’élève entre les deux hommes et les sépare irrémédiablement qu’ils s’affrontent en corps à corps. Et que la pièce nous entraîne, nous captive, nous conquiert irrésistiblement. 

 

Sarah Del Pino

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Inconnu à cette adresse, de K. Kressmann Taylor

Traduction : Michèle Lévy-Bram

Mise en scène : Xavier Béja

Avec : Xavier Béja, Guillaume Orsat

Violon alto : François Perrin, en alternance avec Jean-Christophe Berger

Le Lucernaire | Théâtre Noir • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 6 septembre au 16 novembre 2008 à 21 h 30, dimanche à 15 heures, relâche le lundi, les dimanches 7, 14 et 21 septembre, et les 7 et 13 novembre 2008

Durée : 1 h 10

30 € | 20 € | 15 €| 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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