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23 août 2008 6 23 /08 /août /2008 13:42

Une explosion


Par Claire Néel

Les Trois Coups.com


Pour débuter sa saison, Le Lavoir moderne parisien attaque fort en choisissant de produire « Big Shoot » de Koffi Kwahulé, avec Denis Lavant dans une mise en scène de Michèle Guigon. Un alcool fort à découvrir sans modération.

La pièce devait avoir pour titre A Love Supreme, et il y a bien dans l’écriture de Koffi Kwahulé les notes fiévreuses, le rythme saccadé et le sublime état de grâce du jazz de Coltrane. Des mots percutants et aiguisés, où la poésie universelle de l’homme naît de ce qu’elle a de plus violent, de plus cru, de plus charnel, contenue dans l’attachement cruel de deux individus qui se rencontrent. Un homme et un bourreau. Un bourreau qui s’est fabriqué artiste, chez qui tous les habitants d’une cité viennent volontairement chercher une balle dans le crâne, sous l’œil gourmand d’une foule venue de toujours plus loin assister au spectacle. Or il ne reste qu’un survivant dans la ville à tuer. L’homme et le bourreau, et l’assistance, espèrent que cette dernière exécution sera le « Big Shoot ».

La mise à mort comme jouissance ultime et absolue. Pour toutes les parties. Vivre quelque chose d’exceptionnellement intense, et que ça se sache ! La mise à mort comme œuvre d’art publique. Pourquoi ? C’est aussi la question que se pose le bourreau : « la vanité et l’anonymat et l’ennui peut-être », réflexion indéniablement actuelle de Stan, nom que s’est vu attribué le cadavre potentiel. Confusion des vérités. Le meurtre ne sera jamais aussi divin qu’une œuvre d’art. Mais « cette manie aujourd’hui de vouloir tout mettre sur le même plan au nom de je ne sais quelle ouverture d’esprit ! » : remarque pertinente et paradoxale… du bourreau-artiste ! Autre terrain accidenté de notre monde : l’Amérique, qui fait bander, condamnée à avancer grâce à son éternelle jeunesse. Derrière elle, la vieille Europe satisfaite de patauger dans sa foire aux souvenirs et traditions de toutes natures qu’on ne doit pas oublier, que l’on doit honorer. Et encore derrière, l’Afrique « née trop tôt […] avant le monde […] tellement vieille qu’elle est tombée en enfance… ». Alors ? Alors, il y a aussi le sexe, qui peut tout illustrer, tout raconter, tout rendre puissant et rendre tout-puissant, comme un big shoot ; le sexe, la femme, l’homme, l’animal, une terre et ses fruits en perpétuel point de départ. Il y a comme de la religion dans cette pièce : les deux hommes cherchent à relier les pensées, les causes et conséquences, le bien et le mal, si tant est qu’ils existent, quand le bourreau chante l’histoire d’Abel et Caïn…

C’est le comédien Denis Lavant qui est à l’origine du projet, après l’écriture. Il a très vite eu l’envie d’interpréter les deux personnages et a proposé à Michèle Guigon de l’accompagner dans la mise en jeu. Marché conclu. Ces deux-là viennent du cirque et, sans leur costume et leur maquillage, le clown blanc et l’auguste se dessinent malgré tout et sont interchangeables. Du coup, on peut aussi rire dans cette pièce ! Le parti pris est le suivant : premier degré dans l’interprétation, pas de psychologie, sincérité maximale pour révéler le grotesque de la situation. La présence frappante de l’acteur, son habit, une chaise, voilà pour le décor. Des gestes et attitudes aux symboles suffisamment forts pour préciser l’action. Le bémol de la partition se trouve dans la lumière, pas toujours judicieuse. Elle souligne en effet parfois inutilement le texte (un triangle pour New York, une espèce de poursuite pour un cadrage en gros plan…). Elle est même parfois incompréhensible et embrouille la lisibilité du spectacle.

Denis Lavant porte littéralement ce spectacle. Il est impressionnant dans le travail qu’il a réalisé. Ses deux personnages sont parfaitement clairs et existent aussi fort l’un que l’autre. Il impulse deux énergies contraires avec une aisance incroyable. Deux voix, aussi, dont la plus grave paraît presque irréelle quand elle jaillit de ce corps sec et tendu pour vibrer au creux de nos oreilles. Schizophrène ? Deux incarnations entières, problématiques, paradoxales et complexes, Caïn et Abel, le bourreau et la victime (ou la théorie du maître et de l’esclave). Et il parvient à s’écouter ! Ses deux personnages s’écoutent vraiment et se répondent en conséquence dans le jeu. Sans temps morts. Des respirations supplémentaires seraient d’ailleurs quelquefois nécessaires pour que le spectateur digère, car il n’est pas forcément aussi doué que lui, et on ne lui demande pas de l’être… Schizophrène, je ne l’espère pas, mais excellent comédien je le pense assurément ! 

Claire Néel


Big Shoot, de Koffi Kwahulé

Production : Le Lavoir moderne parisien • 35, rue Léon • 75018 Paris

01 42 52 09 14

www.rueleon.net

Mise en jeu : Michèle Guigon

Avec : Denis Lavant

Lavoir moderne parisien • 35, rue Léon • 75018 Paris

Salle accessible aux personnes à mobilité réduite

Réservations : 01 42 52 09 14

resa@rueleon.net

Du 21 août au 13 septembre 2008, prolongations possibles

Durée : 1 h 30

15 € | 10 € | 5 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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