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31 juillet 2008 4 31 /07 /juillet /2008 21:33

« Le monde est une scène de théâtre »…

 

Habituée du Off d’Avignon, la Cie Roseau Théâtre nous a fait découvrir cet été une pièce de l’auteur croate Miro Gavran, encore trop peu connue en France : « l’Antigone de Créon ». Écrite au début des années 1980, l’œuvre s’inspire de l’histoire d’Antigone pour en démonter les fils, inverser les perspectives, et nous offrir ainsi un magnifique duo qui explore les relations entre théâtre et pouvoir, sublimé par une mise en scène électrique et des acteurs magnétiques.

 

Loin du roi fatigué d’Anouilh, le Créon de Miro Gavran a recouvré sa tyrannie originelle et sa brutalité. Despote paranoïaque mais aussi génie littéraire, il invente, pour se débarrasser en toute impunité des prétendants au trône, une pièce de théâtre qui organise la mort de la quasi-totalité des membres de la famille royale. La fille d’Œdipe joue comme il se doit le rôle-titre de cette Antigone tout droit sortie de l’imagination de Créon.

 

Invités dans les coulisses de sa mise à mort, aussi esthétique qu’implacable, nous assistons à une double confrontation : celle d’un sujet sans défense et d’un souverain absolu, mais aussi d’une comédienne et d’un metteur en scène. C’est de ce côtoiement constant du théâtre et de la réalité que l’œuvre tire toute son intensité dramatique. Quand l’auteur et metteur en scène a autorité de vie et de mort sur l’acteur, quand le « jeu vrai » coïncide avec son propre destin, le dramaturge se fait démiurge…

 

 

Le pouvoir politique, avec ce qu’il comporte d’arbitraire, de manipulations et de mensonges, est au cœur de la pièce, mis en évidence par l’agressivité des costumes gothiques portés par les comédiens. Avec une solennité mêlée d’une cruelle indifférence, les semelles compensées de Mathieu Barbier frappent le sol à la manière de coups de sceptre.

 

Pourtant, ce qui m’a le plus touchée, c’est l’hommage rendu par Miro Gavran à un autre pouvoir, finalement beaucoup plus subversif : le pouvoir de sublimation que peut exercer sur nous l’art en général, et la littérature en particulier. Car Antigone, au début de la pièce, n’est qu’une jeune fille légère et insouciante, avant tout possédée par la rage de vivre et de s’amuser. Ce sont la lecture de l’œuvre de Créon – dont elle célèbre la beauté – et la découverte du personnage qui lui est attribué qui la transforment. Non en l’Antigone factice de la pièce de son oncle, mais en Antigone authentique, celle dont l’héroïsme consiste à refuser de jouer l’héroïne voulue par Créon.

 

On attend sur une telle pièce un engagement fort des deux comédiens. Nos espoirs sont loins d’être déçus : Marie Broche, dont j’ai seulement regretté qu’elle ne délaisse pas plus franchement au cours de la pièce un registre devenu un peu larmoyant, s’investit totalement et nous livre une Antigone convaincante et émouvante. Face à elle, Mathieu Barbier est décidément magnifique. Imposant de sa voix de stentor un Créon certes tyrannique et brutal mais nullement monolithique, il confère à son personnage une profondeur captivante. Captivante tout comme la mise en scène expressive et soutenue de Marie-Françoise et Jean-Claude Broche, qui nous emporte durant une heure dix minutes… et bien plus. 

 

Sarah del Pino

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


L’Antigone de Créon, de Miro Gavran

Traduction et adaptation : Andréa Pucnik

Compagnie Roseau Théâtre • 30, espace Baron-Lacour • 28270 Bérou-la-Mulotière

02 37 48 37 42 | 06 10 79 63 22

brocheroseau@wanadoo.fr

Mise en scène : Jean-Claude et Marie-Françoise Broche

Avec : Mathieu Barbier, Marie Broche

Création costumes : Marief

Création coiffures et maquillages : Franck Nemoz

Création lumière et son : Frédéric Boisson

Création visuelle : Marie Alexandre

Espace Roseau • 8, rue Pétramale • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 25 96 05

Du 10 juillet au 2 août 2008 à 18 h 15

Durée : 1 h 10

16 € | 12 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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