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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Un succès « totol »
« Statues » est une pièce exceptionnelle, qui avait lancé le Off en 1966. Cette année, elle se joue une fois de plus, au même endroit qu’il y a quarante-deux ans, au Théâtre des Carmes. Annonçant le nouveau rapport entre la salle et la scène, inscrite dans l’univers postbeckettien, cette pièce a dû étonner hors mesure le spectateur des années soixante. Et elle ne cesse de nous fasciner aujourd’hui.
Créée par Benedetto en 1966, la pièce a été jouée au départ par le créateur lui-même, accompagné de son épouse, Jacqueline. Lors du Off actuel, dans une mise en scène inchangée, Benedetto met en place ses deux statues, animées talentueusement par Hélène Raphaël et Claude Djian.
« À mi-chemin de l’éternitinfini », une femme et un homme. Tous les deux enracinés dans leurs cubes, comme deux figures figées qui entreprennent leur marche mécanique vers l’éternité. « Mais le poil tombe peu à peu du singe à l’homme et de l’homme au robot. » Comme le reflet de l’époque contemporaine, où l’homme cède sa place à la machine, ces deux statues animées semblent chasser l’acteur vivant de scène. La parole n’est accordée qu’à ceux qui sont montés sur les cubes, à ces Giacometti « encore trop gros », qui réinventent le langage, les gestes, la marche sur place. Un très beau travail de Raphaël et Djian sur la voix et le gestuel. À eux deux, ils nous offrent une création touchante à mi-chemin entre le théâtre des mots et la pantomime.
De temps à autre, leur fillette à prénoms multiples apparaît pour les appeler et les rendre à la réalité. Incarnée – parfois maladroitement – par Corinne Derian déguisée en petite fille, elle crée un véritable lien entre ces autres espèces d’homme occupant la scène et nous tous dans la salle. Nous sommes alors confrontés brutalement à ces deux créatures théâtrales qui n’existent pourtant que grâce à nous. C’est la présence et la participation du public qui leur donne le droit d’exister. Et c’est une existence scandaleuse, « totolement inutile et injustifiée ».
Cette pièce en un acte se révèle comme une journée de marche interminable vers Godot. L’écriture poignante et amèrement drôle sur l’existence et le monde prend ici vie et forme grâce à l’interprétation bouleversante des comédiens. Cet étrange « télâtre totol » crée deux automates qui tentent de vivre sous nos yeux et de nous révéler leurs vérités : « Il faut talor se tourner vers les autres et leur parler et leur expliquer et leur éduquer… » Ils nous éduquent, alors…
Statues 66 est un spectacle qui s’enfonce profondément dans la conscience et la mémoire. C’est un manifeste qui, avec de l’humour et de la distance, dénonce l’horreur, la misère et l’injustice d’ici-bas. Un vrai chef-d’œuvre à découvrir en urgence. ¶
Maja Saraczyńska
Les Trois Coups
Statues 66, d’André Benedetto
Mise en scène : André Benedetto
Avec : Hélène Raphaël, Corinne Derian, Claude Djian, Farid Boughalem
Théâtre des Carmes • 6, place des Carmes • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 82 20 47
Du 10 juillet au 2 août 2008 à 15 h 30
Durée : 55 min
15 € | 10 € | 7 €
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