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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Joyeux éloge de la liberté
De l’autre côté des remparts, dans un petit théâtre perdu, se joue un spectacle hors du commun. La compagnie polonaise Sopocka Scena off de Bicz vient pour la première fois à Avignon afin d’offrir au spectateur occidental un vrai partage des vérités sur la liberté.
Ce spectacle fait appel aux beaux textes classiques de Wyspiański, l’un des plus grands dramaturges polonais, lesquels – même cents ans plus tard – ne perdent pas de leur actualité et se dotent de significations nouvelles. Tout commence par l’image d’une nation à l’histoire douloureuse qui a tant espéré avant d’acquérir sa liberté, et qui maintenant s’emprisonne elle-même par la commémoration de son histoire et par le regard tourné vers le passé.
C’est du vrai théâtre polonais, qui, avec de l’énergie et de la corporalité, nous force à réfléchir et à agir. Les chants joyeux et les cris avides de liberté s’emparent de nous instantanément. Mais c’est aussi le moment d’une réflexion amère sur l’indépendance, tant désirée, dont il est normal de jouir, mais que l’on néglige une fois acquise. Oy, Ode, Ode est une critique poignante de nos sociétés et de nos choix, ceux notamment de nos gouvernants respectifs… « Si Sarko racontait à Kaczyński ce qui se passe ici ce soir… » Quoi qu’il en soit, le courant de la prise de conscience passe par le public. Car il s’agit bien d’un théâtre militant, qui, découragé par les actions des hommes politiques, ne cesse de déranger l’opinion publique et d’éveiller les gens à la vérité. L’affiche même du spectacle attire notre attention : visage d’un homme aux yeux cachés derrière le drapeau national.
Oy, Ode, Ode est un spectacle très esthétique et visuellement fort. Sur une scène vide d’accessoires et de décors, libre de tout superflu, on assiste à un miracle de prise de voix, de danse, de chant, de musique, de pantomime. Sur une belle chorégraphie, trois hommes en noir et deux femmes en rouge se produisent devant nous avec grand talent.
Ce théâtre – porteur de sens profonds – aurait pu marquer encore davantage le spectateur occidental, repu selon la metteuse en scène de kitsch et de mensonge, si elle avait choisi de nous le transmettre dans la langue originale de Wyspiański. J’aurais voulu entendre ces acteurs polonais accomplis s’exprimer dans leur propre langue. Et j’ai eu l’impression que c’était pour rendre leur art plus accessible et compréhensible à tous qu’Ewa Ignaczak a contraint ses comédiens à jouer en anglais. Un choix qui n’a pas été entièrement assumé : d’un côté, par les artistes mal à l’aise dans cette langue étrangère ; d’un autre, dans quelques phrases-clefs, qui, exprimées en polonais, et sans traduction, n’ont pas permis au public francophone de pénétrer le mystère de cette création. Dommage. Car ce spectacle se veut universel par lui-même et n’a pas besoin d’être dit dans une langue de commerce. Même s’il s’agit peut-être d’éviter de s’exprimer dans une langue concrète et de nous nourrir d’un mélange linguistique explosif (l’anglais enrichi par quelques expressions en polonais, allemand et français). Pour lutter contre le danger nationaliste et l’atteinte à la liberté de l’homme ?
En tout cas, c’est un spectacle d’exception qui mérite l’attention et de nombreux spectateurs. Un véritable moment de partage, de folie, d’échange avec le public, qui nous incite à regarder au loin. Au nom d’un avenir commun. Au nom de la liberté de chacun. Bravo !
Du 27 au 31 juillet, la compagnie Sopocka Scena off de Bicz présentera le spectacle Alchimiste des hallucinations, une mise en danse des poèmes de Zbigniew Herbert. À suivre. ¶
Maja Saraczyńska
Les Trois Coups
Oy, Ode, Ode, de Stanisław Wyspiański
Sopocka Scena off de Bicz • ul. Mamuszki 2 • 81-718 Sopot • Pologne
Mise en scène : Ewa Ignaczak
Avec : Ida Bocian, Katarzyna Sowala, Henryk Dąbrowski, Jakub Słomiński, Piotr Topolski, Jan Olędzki (musicien)
L’Entrepôt • 1 ter, boulevard Champfleury • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 86 30 37
eferragut.misesenscene@wanadoo.fr
Du 21 au 26 juillet 2008 à 22 heures
Durée : 50 minutes
14 € | 10 € | 6 €
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