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24 juillet 2008 4 24 /07 /juillet /2008 23:02

Les ficelles de Salomé

 

La Compagnie Théâtre de la Tortue présente à Avignon, pour la deuxième année consécutive, une création originale de son directeur artistique, Giancarlo Ciarapica. « Exilée Salomé » donne la parole à la mythique jeune femme accusée de la décapitation de saint Jean-Baptiste : un sujet riche et complexe traité de façon un peu rudimentaire par l’équipe du Théâtre de la Tortue.

 

Après deux mille ans d’exil, Salomé interroge sa condition de femme, sa culpabilité, sa sensualité, la construction de son mythe dans la littérature… L’histoire de Salomé constitue un thème littéraire majeur, aujourd’hui un peu passé de mode, mais qui a connu un grand succès, notamment chez les symbolistes à la fin du xixe siècle. De nombreux auteurs, tels que Flaubert, Oscar Wilde ou Huysmans, ont développé une véritable fascination pour la figure de la femme-enfant tentatrice, pécheresse, voire perverse et diabolique : sa candeur troublante est un leurre dissimulant une sensualité débridée menant l’homme à sa perte… Ciarapica, à l’inverse, tente de donner vie à une Salomé plus humaine, plus complexe, cherchant à se défaire des deux archétypes de la sainte et de la putain, et à trouver sa propre identité en dehors du mythe. Le style emprunte souvent aux Écritures saintes, et en particulier au Cantique des cantiques, poème magistral de l’Ancien Testament, sensuel, allégorique et métaphorique. Il ne parvient cependant pas à en égaler la sublime beauté et la simplicité.

 

Deux mille ans et des poussières nous séparent aujourd’hui de l’existence de Salomé et de la création de son mythe. Y a-t’il une évidence à penser que son histoire et ce qu’elle signifie nous concerne encore ? Dans la société moderne, qui serait notre Salomé, quelle apparence prendrait-elle, quel péché devant les hommes commettrait-elle ? Au nom de quel crime serait-elle bannie ? Nombreuses questions, à côté desquelles Ciarapica passe prestement. La Salomé qu’il nous présente est toujours prisonnière des contingences de son époque, elle est une simple représentation historique d’une réalité touchante mais apparemment figée, sclérosée. Les textes bibliques ont façonné profondément notre culture, et sont l’occasion de questionner aujourd’hui nos représentations du monde, les notions de péché, de culpabilité, de honte devant la chair et le plaisir… Mais Ciarapica, malgré sa tentative de réécriture, exhibe plutôt le mythe comme une pièce de musée : il condamne même ouvertement les tentatives de réinterprétation ou d’adaptation du mythe, en faisant la critique de ces auteurs « en panne d’inspiration » que seraient Flaubert ou Oscar Wilde… Ciarapica semble vouloir s’accorder royalement le dernier mot, en achevant et en enterrant définitivement le personnage de Salomé, comme s’il n’y avait plus rien à dire, à part du radotage d’intellectuels précieux et mal inspirés…

 

La pétrification du mythe est renforcée, pour moi, par le style de jeu adopté par la comédienne. Pauline Latournerie exulte dans l’incarnation charnelle et sanguine de son personnage. Elle utilise toutes les ficelles d’une théâtralité selon moi dépassée. Elle a ainsi recours à un ensemble de stéréotypes formels qui produisent toujours les mêmes images des sentiments humains. Joie, tristesse, colère viennent s’échouer dans des masques qui interdisent toute subtilité, toute surprise. En ce qui concerne le texte, Pauline Latournerie martèle, avale, déclame, avec une énergie un peu brutale, sans prendre le temps de le laisser respirer, de le laisser s’épanouir et résonner. Ce que je recherche, chez ceux qui interrogent l’art du comédien aujourd’hui, c’est une fluidité, un lâcher-prise, une distance qui permettent à l’acteur de manifester une grande dextérité, une grande facilité de passage et de circulation d’une émotion à une autre, ainsi qu’une qualité de présence et de concentration dans le relâchement – et non de crispation. Il me semble que le théâtre aujourd’hui ne peut se passer d’une réflexion sur tous les accessoires de la théâtralité, sur leur utilité, sur leur sens. En se défaisant de la forme imitative, l’acteur peut alors espérer être traversé par quelque chose qui le dépasse, qui le possède, qui crève l’écran de la représentation, pour atteindre la vie même. 

 

Diane Launay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Exilée Salomé, de Giancarlo Ciarapica

Théâtre de la Tortue • 51, allée des Feuillants • 31370 Labastide-Clermont

Relations publiques : 06 78 50 88 86

Administrateur : 06 84 81 15 43

Directeur : 06 62 35 62 33

contact@theatredelatortue.com

www.theatredelatortue.com

Texte, mise en scène : Giancarlo Ciarapica

Avec : Pauline Latournerie

Musique : André Stern

Peintre : Zoë Van der Waal

L’Alibi • 27, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 85 23 23

Du 10 juillet au 2 août 2008 à 18 heures

Durée : environ 1 h 15

13 € | 9 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Philippe Caron 18/08/2008 11:59

Tout à fait d'accord avec cet article. Les spectateurs étaient enthousisates, mais quant à moi, je n'ai vu qu'un charabia très prétentieux proféré avec beaucoup d'application.

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