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21 juillet 2008 1 21 /07 /juillet /2008 16:20

Carlo Boso, l’entretien


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Nous venons de voir avec grand plaisir « Il Falso Magnifico » dans la cour du Barouf investie par Carlo Boso et son Studio Théâtre de Montreuil. Tandis que ses élèves-acteurs de troisième année se démaquillent, nous retrouvons « il maestro » à une terrasse ombragée. Il arrive tout juste « de Zurich par avion presque exprès pour nous ». Il a une voix agréable avec un très fort accent italien.

Les Trois Coups : Comment va le Studio Théâtre de Montreuil ?

Carlo Boso : Mal.

Les Trois Coups : Vous pouvez expliquer ?

Carlo Boso : Nous ne savons toujours pas de quoi la rentrée sera faite. La nouvelle maire de Montreuil (Dominique Voynet) doit me recevoir. On va parler de sous. Mais la balle est aussi dans le camp du propriétaire qui fera peut-être un geste, par exemple en baissant le loyer. J’espère aussi qu’on va trouver une solution pour ces 5 000 mètres carrés qui ont un besoin urgent d’aménagements. Sans parler de la partie endommagée dernièrement par un incendie. Une association a été créée : A.G.I.R. Elle compte déjà plus de 500 adhérents. On veut sauver l’endroit, on se bat. C’est long.

Les Trois Coups : Et l’Académie internationale des arts du spectacle ?

Carlo Boso : Bien sûr, l’école aussi est menacée, tout est lié. Mais nous avons des résultats extraordinaires…

Les Trois Coups : J’ai vu.

Carlo Boso : Pas seulement les spectacles. Des gens qui ont appris chez nous et qui trouvent du boulot après ; tenez, des habilleuses qui travaillent aujourd’hui à l’Opéra-Bastille. C’est nous qui les avons formées.

Les Trois Coups : Parlez-nous un peu de cette école. Pourquoi une école d’abord ?

Carlo Boso : Je voulais inverser une tendance dangereuse de la formation que je trouvais trop abstraite et aussi trop longue : trois ans, quelquefois plus, de cours théoriques ! Nous, on a essayé de mettre les élèves le plus vite possible sur une scène. C’est là qu’on apprend le théâtre, pas dans les salles de cours. Ce que je voulais faire, ce n’est pas une énième école de théâtre, c’est un théâtre-école. Un peu sur le modèle du Piccolo Teatro de Milan.

Les Trois Coups : Où vous avez vous-même étudié.

Carlo Boso : Oui, avec Ferruccio Soleri, qui lui-même tenait ce qu’il savait de Marcello Moretti, le plus grand Arlequin de tous les temps !

Les Trois Coups : Je n’ai vu jouer que Soleri, mais c’était déjà formidable.

Carlo Boso : Oui. C’est ça que les institutions ne veulent pas comprendre : que le théâtre se transmet en le pratiquant. C’est un artisanat. Surtout la commedia dell’arte bien sûr, mais pas seulement. Brecht aussi, Pirandello aussi, Dario Fo aussi. C’est très concret ce qu’ils ont trouvé.

Les Trois Coups : Est-ce que ce n’est pas risqué pour des élèves de rencontrer le public avant de tout savoir ?

Carlo Boso : Mais non ! D’abord, il y a des niveaux. On est très clair à ce sujet : il y a les 1re année, les 2e année, etc. On ne leur laisse pas faire les mêmes choses ni dans les mêmes conditions. Et puis moi, je pense aussi que le risque est bon. C’est une grosse partie de notre travail. On ne peut pas entraîner quelqu’un à se battre quand on n’a pas d’adversaire. Le public, c’est notre adversaire : un adversaire qu’on aime bien, un complice d’accord, mais tout de même. Il faut jouer contre lui, devant lui pour apprendre.

Les Trois Coups : Vous commencez à avoir du monde. C’était plein ce matin.

Carlo Boso : Bien sûr. Et ça aussi, c’est important ! Le public, l’autofinancement. Bien sûr, il y a toujours des trous énormes dans la caisse, mais pas parce qu’on s’en fout. On ne s’en fout pas du tout ! C’est une mentalité. Il faut que le comédien retrouve sa mentalité d’indépendant. Il est son propre patron. C’est génial, mais ça a un prix. Moi je le dis toujours aux jeunes comédiens : « D’abord, travaille parce que les gens, ils voient tout de suite si tu es mauvais ou non et quand tu es bon, c’est ça le levier qui les fait venir. Or pour être bon, il faut travailler, alors travaille. Mais ensuite, va chercher les gens : il faut tout faire pour supporter le théâtre. »

Les Trois Coups : Vous voulez dire promouvoir, « supporter » en français sonne un peu ambigu…

Carlo Boso : On n’est pas ces artistes qui rêvent, qui vivent sur une autre planète ! L’argent, les gens qui viennent, c’est très important. On fait des miracles tout le temps. À Montreuil, je me bats pour obtenir des prises en charge, des stages, des emplois aidés dans tous les domaines : l’interprétation, mais aussi l’administration, les relations publiques, la fabrication des spectacles…

Les Trois Coups : Ça se passe comment, ces stages ?

Carlo Boso : Il y a des partenariats avec des institutions d’Île-de-France : l’école Charles-Dullin, la Cartoucherie, La Colline, Bagnolet, tout ça… Et puis des collaborations à la fabrication de nos spectacles à nous : à l’atelier de décors, aux costumes, aux masques pour ceux qui sont plus manuels ou qui aiment ça. Chaque année aussi, on va à Syracuse avec une tragédie. C’est un festival international qui marche très bien.

Les Trois Coups : Quand on voit vos spectacles, on est frappé de leur qualité esthétique : les accessoires, les rideaux, les costumes, les masques…

Carlo Boso : Merci.

Les Trois Coups : Ce n’est pas un peu difficile à vendre aux tutelles ça, ce côté « théâtre à l’ancienne », arrière-garde en fait ?

Carlo Boso : Vous faites de la provocation, là ?

Les Trois Coups : Oui. (Rire très bref de Carlo Boso, qui reprend aussitôt.)

Carlo Boso : C’est très difficile parce que tout le monde est très myope. L’exception culturelle, c’est pas seulement Jean-Luc Godard, c’est aussi Arlequin. Il faut sauvegarder ça. Au début de ce mois-ci, j’ai participé à un grand colloque international à Milan sur ce thème. C’était à l’institut Paolo-Grassi (lié au Piccolo Teatro). Ça s’appelait Arlecchino domani, « Arlequin demain ». Il y avait des gens de tous les pays : Mario Gonzalès, Jean-Claude Penchenat, Erhard Stiefel – qui ont travaillé avec Mnouchkine sur des versions très contemporaines de la commedia dell’arte –, des Turcs, des Hollandais, des spécialistes aussi des « bergamasques » (nom donné aux trois-quarts de masque du fait qu’ils étaient souvent fabriqués à Bergame) – Donato Sartori, Stefano Perocco. Des gens de tous les horizons, de tous les âges. On s’est tous posé la question : « D’où on vient, nous tous ? Où on va, nous tous ? ». Il est question que l’U.N.E.S.C.O. inscrive la commedia dell’arte au Patrimoine mondial culturel et matériel de l’humanité. Peut-être que là, enfin, on va se rendre compte que cette « arrière-garde » veille sur notre avenir ! Plus personne ne sait coudre un justaucorps ni une culotte. Ni nager debout ni voler par terre. Plus aucune école n’apprend ça. Vous, vous avez encore des écoles hôtelières en France. Imaginez qu’on les supprime, parce que soudain quelqu’un décide que manger des « Mac Do » ça suffit comme gastronomie ! 

Propos recueillis par

Olivier Pansieri


Studio Théâtre de Montreuil • 52, rue du Sergent-Bobillot • 93100 Montreuil

Métro : Croix-de-Chavaux (ligne 9)

Réservations : 09 52 43 89 20 (prix d'un appel local)

Administration : 01 42 87 89 20

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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