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24 juillet 2008 4 24 /07 /juillet /2008 15:14

Sur le cul


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Le Théâtre des Doms abrite, comme chacun sait, les dernières nouveautés belges. Tous ses spectacles affichent complet, ce qui permet d’attendre dans une cour enchanteresse, où on boit de l’excellente bière à l’ombre de grands arbres. Des rires, de la bonne humeur : la fête. On le voit, rien ne laisse présager la baffe monumentale qu’on va se prendre en assistant à « Bash », de Neil LaBute, adapté et mis en scène par René Georges. La violence en trois rounds, dont on ressort K.-O.

Premier volet : un homme assis dans un fauteuil un verre d’eau à la main récapitule calmement comment il a pu en arriver là. À tuer sa propre enfant : Emma, cinq mois. C’est pourtant un cadre moyen comme il y en a tant, un de ces bosseurs acharnés qui « se couperait un bras » pour la boîte. Peur du chômage, coup de pompe… Une malencontreuse plaisanterie va suffire à le faire basculer dans l’irrémédiable. Iphigénie in Orem est un texte halluciné, impeccablement habité par un Fabrice Rodriguez d’une incroyable justesse.

Deuxième volet, que je baptiserais Œdipe à New-York. Sue et John sont faits l’un pour l’autre : contents d’eux, mormons, ayant réussi leurs études. Tandis que l’une papote avec ses amies « toutes comme elle », l’autre va croiser la route d’un homosexuel qui « pourrait être son père ». S’ensuit une furtive (et narquoise) scène d’attirance-répulsion, à laquelle John va donner un issue fatale. Il fait plus que tuer le père, il « l’explose » (autre traduction possible de bash) avant de lui voler son alliance. Edwige Baily et Bruno Mullenaerts ont la tâche difficile de faire contrepoids (et contrepoint) à ce massacre en affectant une constante et insupportable sérénité. Ils s’en sortent mieux que bien.

Troisième volet : Médée. Au début on ne voit pas le rapport. Enceinte à 13 ans, séduite et abandonnée par son prof de littérature… On se dit : « C’est un mélo, pas une tragédie, cette histoire ! » Sauf que, dans les mélodrames, les filles-mères n’attendent pas que leur gamin ait 13 ans pour l’électrocuter. Elles n’ont pas non plus ce sens aigu du destin : « Des trucs de ce genre, ça se dit pas à une môme de 13 ans. Ça se fait pas, c’est tout » s’indigne cette jeune justicière.

Avec un très grand art, l’auteur et l’interprète cherchent leurs mots pour cerner ce qui s’est réellement produit. De la haine et de l’éthique, puisqu’il paraît qu’on ne peut plus dire morale sans que tout le monde ajoute mentalement « bien-pensante ». Eh bien, justement, pas ici. Ici, il s’agit de la morale « non-pensante » : ni en bien ni en mal, la morale des Anciens Grecs qui, comme leur justice, est terrible. Parce que d’aucun bord. C’est en son nom que Médée tue, comme Oreste. La comédienne Lara Persain en fait ici la magistrale et bouleversante démonstration.

En tant que Français patriote il m’en coûte de dire qu’à côté de ces Belges-là, bien des spectacles français peuvent aller se rhabiller. René Georges a en effet conçu une adaptation et une mise en scène machiavéliquement douées pour faire « peur et pitié », comme veut Aristote. Ma seule consolation, c’est que l’auteur Neil LaBute est un Canadien, hélas anglophone. Bon, les sièges sont français ! Sans nous, les spectateurs seraient encore plus sur le cul. 

Olivier Pansieri


Bash, Latterday Plays, de Neil LaBute

X.K. Theater Group

renegeorges@xktheatergroup.be

Mise en scène et adaptation : René Georges

Avec : Edwige Baily, Bruno Mullenaerts, Lara Persain, Fabrice Rodriguez

Assistant à la mise en scène : Grazia Di Vincenzo

Scénographie : Christine Flaschoen

Costumes : René Georges

Décor sonore et musique : Vincent Cahay

Lumières : Gilles Bombaert

Images : Xavier Istasse

Régie : Julien Soumillon

Théâtre des Doms • 1 bis, rue des Escaliers-Sainte-Anne • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 07 99

Du 7 au 27 juillet 2008, à 16 heures

Durée : 1 heure

14 € | 10 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

michelaise 03/11/2008 21:32

Un grand moment de théâtre, une pièce contemporaine qui m'a réconciliée (ouf, il était temps) avec la création actuelle. Un triptyque de faits divers qui nous confrontent à des meurtres de la folie ordinaire. Ce qui choque, ce qui bouleverse, au-delà de la violence de ces crimes, c'est leur proximité, leur banalité presque, le tout sous des relents d'une religiosité suffisante, qui permet de s'auto-justifier. Pas un procès en règle de l'intolérance, ou de l'obscurantisme, non, du quotidien, du presque normal, avec soudain, sans crier gare, quelque part quelque chose qui dérape. On ne comprend même pas quoi, ces trois histoires n'ont rien de glauque, leurs protagonistes sont socialement aisés, civilisés, pas marginaux pour deux sous. Ils nous ressemblent presque, et tout d'un coup tout a basculé dans leur tête. Danger, normalité ! La mise en scène est parfaite, les acteurs superbes et le thème prenant. C'est bouleversant. Un très grand moment du festival 2008.

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