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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Sur le cul
Le Théâtre des Doms abrite, comme chacun sait, les dernières nouveautés belges. Tous ses spectacles affichent complet, ce qui permet d’attendre dans une cour enchanteresse, où on boit de l’excellente bière à l’ombre de grands arbres. Des rires, de la bonne humeur : la fête. On le voit, rien ne laisse présager la baffe monumentale qu’on va se prendre en assistant à « Bash », de Neil Labute, adapté et mis en scène par René Georges. La violence en trois rounds, dont on ressort K.-O.
Premier volet : un homme assis dans un fauteuil un verre d’eau à la main récapitule calmement comment il a pu en arriver là. À tuer sa propre enfant : Emma, cinq mois. C’est pourtant un cadre moyen comme il y en a tant, un de ces bosseurs acharnés qui « se couperait un bras » pour la boîte. Peur du chômage, coup de pompe… Une malencontreuse plaisanterie va suffire à le faire basculer dans l’irrémédiable. Iphigénie in Orem est un texte halluciné, impeccablement habité par un Fabrice Rodriguez d’une incroyable justesse.
Deuxième volet, que je baptiserais Œdipe à New-York. Sue et John sont faits l’un pour l’autre : contents d’eux, mormons, ayant réussi leurs études. Tandis que l’une papote avec ses amies « toutes comme elle », l’autre va croiser la route d’un homosexuel qui « pourrait être son père ». S’ensuit une furtive (et narquoise) scène d’attirance-répulsion, à laquelle John va donner un issue fatale. Il fait plus que tuer le père, il « l’explose » (autre traduction possible de bash) avant de lui voler son alliance. Edwige Baily et Bruno Mullenaerts ont la tâche difficile de faire contrepoids (et contrepoint) à ce massacre en affectant une constante et insupportable sérénité. Ils s’en sortent mieux que bien.
Troisième volet : Médée. Au début on ne voit pas le rapport. Enceinte à 13 ans, séduite et abandonnée par son prof de littérature… On se dit : « C’est un mélo, pas une tragédie, cette histoire ! » Sauf que, dans les mélodrames, les filles-mères n’attendent pas que leur gamin ait 13 ans pour l’électrocuter. Elles n’ont pas non plus ce sens aigu du destin : « Des trucs de ce genre, ça se dit pas à une môme de 13 ans. Ça se fait pas, c’est tout » s’indigne cette jeune justicière.
Avec un très grand art, l’auteur et l’interprète cherchent leurs mots pour cerner ce qui s’est réellement produit. De la haine et de l’éthique, puisqu’il paraît qu’on ne peut plus dire morale sans que tout le monde ajoute mentalement « bien-pensante ». Eh bien, justement, pas ici. Ici, il s’agit de la morale « non-pensante » : ni en bien ni en mal, la morale des Anciens Grecs qui, comme leur justice, est terrible. Parce que d’aucun bord. C’est en son nom que Médée tue, comme Oreste. La comédienne Lara Persain en fait ici la magistrale et bouleversante démonstration.
En tant que Français patriote il m’en coûte de dire qu’à côté de ces Belges-là, bien des spectacles français peuvent aller se rhabiller. René Georges a en effet conçu une adaptation et une mise en scène machiavéliquement douées pour faire « peur et pitié », comme veut Aristote. Ma seule consolation, c’est que l’auteur Neil LaBute est un Canadien, hélas anglophone. Bon, les sièges sont français ! Sans nous, les spectateurs seraient encore plus sur le cul. ¶
Olivier Pansieri
Les Trois Coups
Bash, Latterday Plays, de Neil LaBute
XK Theater Group
Mise en scène et adaptation : René Georges
Avec : Edwige Baily, Bruno Mullenaerts, Lara Persain, Fabrice Rodriguez
Assistant à la mise en scène : Grazia Di Vincenzo
Scénographie : Christine Flaschoen
Costumes : René Georges
Décor sonore et musique : Vincent Cahay
Lumières : Gilles Bombaert
Images : Xavier Istasse
Régie : Julien Soumillon
Théâtre des Doms • 1 bis, rue des Escaliers-Sainte-Anne • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 14 07 99
Du 7 au 27 juillet 2008, à 16 heures
Durée : 1 heure
14 € | 10 €
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