Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 août 2008 7 03 /08 /août /2008 12:50

Comment dire ?...


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Pardon aux derniers rescapés de l’Holocauste, mais je doute qu’ils me lisent. J’en ai dans ma famille, je sais de quoi je parle. Le seul nom d’Eichmann leur fait éteindre le poste, l’ordinateur, tout. Aux autres, je dirai que ce « Je suis Adolf Eichmann », de Jari Juutinen, mis en scène par Marja-Leena Junker restera pour moi une énigme. Qu’est-ce qu’ils espéraient qu’on éprouve en voyant ce truc-là ?

Déjà je redoute ces « grandes causes », qui font de la prise d’otages avec nos consciences, nous mettant au défi de critiquer leur forme quand le fond est d’une « telle urgence ». Au théâtre d’abord, tout est d’une « telle urgence » : déjà pour le metteur en scène, qui, sinon, ne monterait pas la pièce. Ensuite pour les acteurs, qu’il a dû persuader de cette urgence « telle » qu’ils vont donner, espère-t-il, le meilleur d’eux-mêmes. Et cela vaut pour Macbeth comme pour l’Effet Glapion. Qu’on m’autorise donc à parler de Je suis Adolf Eichmann comme je le ferais de l’un ou de l’autre. Sinon je me tais.

Merci. À l’origine, la pièce de Jari Juutinen est une farce de deux heures et quarante-cinq minutes (il l’a créée à Lathi en 2005, scène nationale finnoise, dont il est directeur). Elle comprenait alors un orchestre, de la danse, du strip-tease, un tribunal se transformant en plateau d’émission de télé-réalité, des performances et ainsi de suite. Je suppose que le propos de ce « Hitler Circus » était de dénoncer notre société-spectacle, qui transforme tout en produit de grande consommation : des petites culottes de Madonna aux pires atrocités. Soit.

Ici, on a six interprètes qui lisent ou jouent des textes, dont le principal intérêt est de nous rafraîchir la mémoire : les lois raciales, la nuit de Cristal, la Solution finale : 1935, 1938, 1942… Reste, en somme, un procès pas trop mal ficelé mais barbant. Tant pis si c’est un gros mot. On a beau se persuader que c’est pour la bonne cause, on se fait suer. Honteusement. Reste la question centrale : « Qu’aurais-je fait à sa place ? » Il faut vraiment être goy pour se poser une question pareille ! Enfin, imaginons ! En fait, j’attends toujours le drame (ou la farce) qui me montrerait théâtralement à quel point il est difficile d’y répondre. C’était peut-être le cas de la version finnoise. Celle de Marja-Leena Junker me semble, elle, aller dans tous les sens mais jamais bien loin.

Guy Vouillot fait pourtant de son mieux. Presque trop bien : il est Eichmann. Ni touchant ni odieux, un cas. Étonnant Daniel Plier, qui fait, lui, un nazi glaçant. Plus classique, Jean-François Wolff défend remarquablement ses soldats et son rôle. Pour moi, ce serait le seul moment où, là encore théâtralement, cette équipe traite son sujet. Avec les brèves interventions de Mme Eichmann (Nicole Max), interventions brèves mais molles, pour être franc.

On sort de là évidemment moins nazi que jamais, ce qui est déjà ça ! Avec tout de même in extremis cet effarement qu’évoque Eichmann découvrant chaque fois la même curieuse pyramide de cadavres, quand on rouvrait une chambre à gaz, l’infâme besogne accomplie. Jusqu’au bout, les victimes avaient cherché à survivre en grimpant les uns sur les autres pour atteindre l’air respirable ! Les gosses, les femmes, les vieux restant en dessous : écrasés. « Ces pyramides, se souvient-il, voilà. C’est la société que nous avions créée. » Pour cette extraordinaire phrase finale, il sera beaucoup pardonné à ce spectacle imparfait. 

Olivier Pansieri


Je suis Adolf Eichmann, de Jari Juutinen

Théâtre du Centaure

centaure@pt.lu

Mise en scène : Marja-Leena Junker

Avec : Nicole Max, Valéry Plancke, Daniel Plier, Milla Trausch, Guy Vouillot, Jean-François Wolff

Adaptation française : Suza Mariut Klami

Lumières : Véronique Claudel

Décor sonore : Jacques Herbet

Construction décors : Claude Leuenberger

Régie : Dana Calimente

Présence Pasteur • 13, rue du Pont-Trouca • 84000 Avignon

Réservations : 04 32 74 18 54

Du 10 juillet au 2 août 2008, à 20 h 15

Durée : 1 h 35

15 € | 11 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Aurélie 15/08/2008 20:21

Je trouve également votre compte-rendu bien sévère...Les acteurs étaient tous excellents et le texte d'une qualité et d'une richesse qui se font rares! A ceux qui ne verront pas la pièce, je conseille l'achat du livre qui instaure un dialogue intertextuel avec Eichmann à Jérusalem d'Hannah Arendt! Ce qui met le spectateur mal à l'aise, c'est qu'il se rend compte qu'Eichmann n'était pas un monstre mais un homme ordinaire! Telle était l'approche d'Arendt et telle est celle adoptée par Jari Juutinen...Les spectateurs sont glacés lorsque l'acteur jouant Eichmann leur demande de trinquer avec lui...et personne n'ose répondre! Le regard de l'acteur nous transperce, éveille nos consciences...Les scènes finales, dans lesquelles comparaissent des "témoins" qui ne sont pas seulement ceux qui ont souffert sous le IIIème Reich mais tous ceux qui, de par le monde et jusqu'à aujourd'hui continuent de souffrir, nous permettent d'élargir le sens que nous prêtons à la métaphore de la pyramide: celle-ci -empruntée à Eichmann lui-même - ne désigne pas seulement la société créée par les nazis mais toute société totalitaire, toute société dans laquelle se trouvent des opprimés. Nous sommes allées voir cette pièce à quatre. Deux d'entre nous y allaient à reculons, gênées par cette thématique...Elles en sont ressorties enthousiasmées! Bravo à l'auteur, au metteur en scène et aux comédiens!

le tadorne 04/08/2008 14:52

Je suis étonné par toutes vos précautions! Je ne comprends pas les "pincettes" que vous prenez... D'autre part, je suis surpris de la date de publication de votre article (le  3 août), alors que le festival est terminé. Depuis le début, j'ai moi-même soutenu cette pièce car elle méritait le débat (http://www.festivalier.net/article-21305774.html). Or, débattre aujoud'hui, dans le "in" comme dans le "off" est devenu difficile. Merci en tout cas à ces vaillants luxembourgeois d'avoir tenté de reveiller ces festivaliers - consommateurs...Pascal BélyLe Tadorne

Rechercher