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29 juillet 2008 2 29 /07 /juillet /2008 17:07

Respect


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Ce qu’il y a de merveilleux à Avignon, c’est qu’on y retrouve des spectacles qu’on s’était juré d’aller voir ici ou là, et qu’on avait bien sûr loupés. J’avais ainsi entendu dire le plus grand bien de « la Chance de ma vie », de Valérie Grail, au moment de sa création l’automne dernier à La Cartoucherie. Ni une ni deux, fin d’après-midi, direction Le Petit Louvre. Là, le choc : sept personnages si vrais qu’on en oublie qu’ils sont joués par sept acteurs. Un comble ! Un des meilleurs spectacles que j’ai vus dans le Off.

Longue file d’attente dans ce lieu bien organisé. Comme si nous-mêmes étions candidats à cette audition au titre tendrement moqueur. De quoi s’agit-il ? C’est justement ce que se demandent les gens qui attendent déjà sur scène quand on entre. Trois femmes : deux jeunes, une moins jeune, qui se tortillent sur un banc. Une caméra au premier rang, prête à chiper, pardon à capter, tout ce qu’on lui donnera, le résultat s’affichant alors agrandi sur un écran à gauche. Notre attente à nous est d’abord déçue, sans doute volontairement, par une vidéo, dont à mon avis on pourrait se passer. Le metteur en scène dans la salle et la caméra suffisent à installer la situation, mais bon.

Première candidate : la « djeune ». Dégaine chaloupée, casquette de pompiste, ventre à l’air, Audrey incarne la beurette mal élevée, venue par curiosité, cupidité, mais aussi détresse. Éléonore Simon fait mieux que la jouer : elle est Audrey. Rire sur ma gauche, probablement d’une comédienne qui tient à ce que tout le monde le sache, car elle va ainsi « hurler de rire » chaque fois qu’elle pensera se reconnaître, c’est-à-dire souvent. Sur ma droite, mon voisin, un monsieur élégant, dit à sa femme : « Bon, on va les laisser. C’est pour les comédiens, ce truc-là… » assez fort pour qu’on entende. Ambiance.

Je le surveille du coin de l’œil et le verrai se détendre, commencer à sourire, puis tout d’un coup déglutir, profondément ému comme moi par ce qui va se jouer. Non plus le succès ou l’échec de cabots plus ou moins chanceux, mais les joies et les peines de gens « comme vous et moi » qui rêvent encore d’une autre vie. Pas forcément de celle d’artiste, mais de celle-là aussi. Du moins, de celle qu’on imagine naïvement quand on ne l’est pas, justement. Coup de chapeau donc aux auteurs – puisqu’ils sont plusieurs –, qui ont su mettre dans les bouches des divers personnages ces rêves qui sont autant d’aveux.

Mais revenons sur terre, c’est-à-dire sur scène. À cette Audrey hyperréaliste succède la J.J.J.F.F. (jeune et jolie jeune fille française, comme l’a baptisée, je crois, Modiano), défendue par Julie Ménard, elle aussi parfaite. Puis, la mère de famille soprano d’Ariane Dubillard, d’une extraordinaire vérité. Ces trois-là cassent la baraque. Elles « repassent », d’ailleurs, toutes les trois : l’une en pied-noir pénible, l’autre en poignante poétesse, la dernière en actrice empruntée, confirmer ce qu’on pressentait : trois grandes. Audrey Meulle fait la jolie plante de service, Rémy Roubakha le perdant qui n’a plus rien à perdre, le seul rôle de la pièce qui parle un peu « boutique ». Évidemment, les deux beaucoup moins simples que ça.

Tout le spectacle d’ailleurs fonctionne comme un piège à clichés où se prennent nos préjugés, comme autant d’injures faites à nos semblables. Daniel Berlioux, qui en fait juste ce qu’il faut dans le rôle du metteur en scène, nous laisse juges : qui mériterait, selon nous, de jouer dans cette Chance de ma vie ? Ah, zut, nous qui venions pour nous planquer ! Une trouvaille quand j’y songe, que ce tour de passe-passe par lequel nous devenons jury de toutes ces vies. Quelle note mérite celle-ci, celle-là ? Et la nôtre donc !

Son beau-père (Pierre Barrat craquant), échoué là par accident et qui déteste le théâtre, est là pour nous rappeler cet amour-haine que nous portons à ce fâcheux miroir où nous voyons tomber tous nos masques. Moments irremplaçables. Celui où Stéphanie mime un chagrin d’amour, où Laurence chante à en mourir, où le metteur en scène a soudain peur, ou pitié d’Angèle, où Jacqueline vide son cœur avant de fondre en larmes.

Mon instant préféré, c’est peut-être celui où le metteur en scène demande à Laurence, qui vient de chanter (divinement bien) : « Pourquoi avez-vous arrêté ? ». Cet instant où Laurence ne répond rien, mais baisse la tête. Où, magie d’Avignon, on n’entend pour toute réponse qu’une cloche tinter au loin. Foncez voir cette merveille. C’est une grande chance d’entendre des vraies gens rêver tout haut. C’est quoi d’autre, vivre ? 

Olivier Pansieri


La Chance de ma vie, de Valérie Grail, Rémi De Vos, Fabrice Melquiot, François Monié, Jean-Gabriel Nordmann

Compagnie Italique | 06 37 30 67 35

cie-italique@wanadoo.fr

Mise en jeu : Valérie Grail

Avec : Pierre Barrat, Daniel Berlioux, Aristide Demonico, Ariane Dubillard, Julie Ménard, Audrey Meulle, Jean-Gabriel Nordmann, Rémy Roubakha, Catherine Schaub-Abkarian, Rainer Sievert, Éléonore Simon

Musique originale : Stefano Genovese

Lumières : Rima ben Brahim

Le Petit Louvre • 3, rue Félix-Gras • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 86 04 24

Du 10 juillet au 2 août 2008, à 18 h 30

Durée : 1 h 35

16 € | 11 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

femme marocaine 06/09/2008 17:30

a vrai dire l'un des plus beau spectacle actuel

noa 28/08/2008 18:12

J'ai vu la pièce aussi au festival d'Avignon et j'ai beaucoup apprécié.Par contre je trouve que pour une critique,vous racontez trop monsieur.De plus Audrey ne représente pas la "beurette" mal élevée,comme vous l'écrivez ( plus loin vous écrirez pour un autre personnage,la pied noir pénible qui n'étais pas pénible du tout et pas pied noir!!!),Donc pour en revenir à audrey,audrey est une jeune fille française comme on en trouve aussi dans les quartiers et cités de France.(sinon ils l'auraient appelé FATIMA)Et comme il y en a beaucoup.Et qui se mélangent aux arabes et aux noirs des cités.(voir le film d'Abdéllatif Kéchiche où sarah Forestier interprète une fille de la banlieue ...)Relisez votre critique et vous vous rendrez compte,par vos tournures et votre subjectivité sur des détails,que c'est surement vous le mal élevé de l'histoire.

Yohan 04/08/2008 11:51

J'ai vu ce spectacle dans le même cadre, et je suis moins enthousiaste que vous, même si j'y ai passé un agréable moment. Rien à redire sur les actrices, qui sont formidables dans le rôle de ces prétendantes à un rôle qu'elles ne connaissent pas. Mais j'ai trouvé cela un peu inégal, notamment le rôle du beau-père, que j'ai eu du mal à situer, mais aussi l'intervention finale de l'actrice chevronnée, qui fait malheureusement retomber le soufflé.Malgré cela, c'est un spectacle que je conseille pour les six personnages qui viennent nous présenter leurs vies et leurs rêves.P.S : un billet sur Avignon sera publié sur mon blog en fin de semaine.  

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