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29 juillet 2008 2 29 /07 /juillet /2008 01:50

La complainte du compresseur


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


L’Albatros Théâtre accueille la compagnie Trouble-Théâtre et son spectacle, « Une trop bruyante solitude », de l’écrivain tchèque Bohumil Hrabal. Ce monologue aux accents politiques, interprété avec rigueur et justesse par Marc Badiou, donne la parole aux déchus, aux déchets, à ceux que la société relègue dans ses bas-fonds.

De l’intimité d’une petite scène à peine éclairée, tout juste encombrée par quelques pans de mur sombres émerge un animal sans âge, sans doute myope, couvert d’une chemise à carreaux. Sa démarche est pesante. Il se traîne dans son antre. Puis entame sa complainte. Il dit être Hanta, le préposé au pilon, l’homme qui depuis trente-cinq ans recueille et compresse tout ce que la société compte de vieux papiers et de beaux livres. Il enserre ainsi une reproduction de Matisse dans un fatras d’emballages sanglants, glisse un Kant, un Schiller ou un Van Gogh dans des papiers de boucherie, un Goethe encore dans des journaux détrempés. Le temps faisant, reclus dans sa cave, au contact de ces restes de culture qu’il ramasse, recycle et assimile, il devient lui-même un peu artiste. Ces compressions colorées, il en fera ses sculptures.

De ce très beau texte, à la fois dense, poétique, politique, il existe une pluralité d’interprétations. Réflexion sur la marginalité, image de l’aliénation, évocation du traumatisme hérité des atrocités de la guerre (la situation prend place dans l’immédiat après-guerre), la pièce met finalement en scène la rupture entre un « monde d’hier », auquel Hanta s’attache mais qu’il se charge, lui le fossoyeur, d’évacuer, et un monde moderne, qui lui est étranger.

La voix rauque et posée de Marc Badiou sied bien à l’intimité de la pièce, à cette chaleur qui se dégage des confidences de ce personnage fondamentalement inadapté. Et même si le ton est bas et le rythme parfois monotone, l’attention est maintenue. Les atmosphères et les lieux sont rendus, non certes par de rares déplacements ou des accessoires quasi absents, mais avec humilité et humanité par le pouvoir de suggestion de ce comédien chaleureux, qui pare le béton gris des mots choisis de Bohumil Hrabal. Un auteur que ce spectacle sans prétention a le mérite de faire découvrir. 

Cédric Enjalbert


Une trop bruyante solitude, de Bohumil Hrabal

Compagnie Trouble-Théâtre • 4, passage du 10-Août • 42100 Saint-Étienne

www.troubletheatre.com

Mise en scène : Béatrice Moulin

Interprète : Marc Badiou

Lumière : Antoine Mazel

Scénographie : Emmanuel Brouallier

L’Albatros Théâtre • 29, rue des Teinturiers • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 86 11 33

Du 10 juillet au 2 août 2008 à 12 h 30

Durée : 1 h 15

10 € | 7 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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michelaise 03/11/2008 21:24

Un écrit superbe d’Hrabal ... Ce tchèque au destin tragique, qui s’est suicidé jeune après une vie d’ivrogne malaimé, nous livre là un texte très dense sur la solitude, le rassurant chemin d’une normalité vécue comme un refuge, la façon de transcender un boulot pénible grâce à la magie de la littérature, l’entêtement de la recherche des pensées et des mots qui ont bâti l’humanité. L’acteur qui interprète ce broyeur de livres, bras du redoutable pilon qui attend sans pitié les invendus de librairie, joue avec une parfaite justesse et sans excès ce personnage minable, alcoolique, mais grand par sa capacité à absorber le monde dont il est coupé par le respect infini qu’il porte à la chose écrite. La troupe stéphanoise Trouble Théâtre qui n’était pas revenue en Avignon depuis 13 ans à la suite de déceptions diverses, avait jugé nécessaire, vis-à-vis de ses sponsors de participer tout de même cette année. Mais nous étions 5 dans la salle et cette incompréhension du public ne va sans doute pas pour les réconcilier avec le Off. C’est dommage, il faut absolument les aider, les encourager car ils ont du talent, ils livrent un texte fidèle et respectueux de l’esprit de l’auteur, soutenu par un acteur vraiment doué. Emouvant, précis, triste et désabusé, un peu naïf, mais ni dupe ni crédule, il voit son monde s’effondrer quand une nouvelle presse automatique, aux relents de productivisme outrancier, vient détruire sa raison d’être, de vivre et de survivre.

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