Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 juillet 2008 2 29 /07 /juillet /2008 00:25

Représenter l’innommable

 

« Le Verfügbar aux enfers – Une opérette à Ravensbruck » est le troisième acte d’un tryptique théâtral et musical intitulé « Ne jamais oublier », dédié « à tous les enfants victimes de la pire invention humaine : la guerre ». C’est l’œuvre saisissante de la résistante rescapée des camps, Germaine Tillion.

 

L’opérette de Germaine Tillion n’est rien moins que renversante. Elle révèle comment, animée d’une force de vie extraordinaire, cette femme a su entraîner ses camarades à lutter par la force du rire et de la joie de vivre. Ses chansons surprenantes sont des adaptations de chansons populaires, tantôt grivoises, tantôt spirituelles, qui, transposées, disent de façon très directe la réalité des camps de concentration. Entre chaque chanson, un conférencier expose de manière quasi scientifique toutes les caractéristiques du mode de vie des prisonnières. Le spectateur oscille entre compassion et sympathie pour les détenues, et colère et tristesse face à la description minutieuse du conférencier. Mais, jamais, il n’oublie que ce qui est représenté sur scène n’est pas de la fiction, mais au contraire une pièce historique, un témoignage bouleversant du courage et de la dignité de ces femmes jusqu’au plus profond de l’horreur.

 

Jaromir Knittel, le metteur en scène, accomplit un véritable travail d’utilité publique, voire un devoir républicain, en montant l’œuvre de Germaine Tillion. Cependant, une œuvre aussi forte et bouleversante ne se laisse pas manier sans précautions… Jaromir Knittel a choisi le parti pris de « jouer cette pièce comme elle aurait pu être représentée dans l’univers concentrationnaire des camps, sans orchestre symphonique, sans chœur, sans décor ». Mais il me semble que le choix de la sobriété, qui est excellent, aurait pu être poussé plus loin. En effet, comment prétendre représenter de façon plus ou moins réaliste un épisode de l’histoire, dont l’horreur est telle qu’elle confine à l’irreprésentable, à l’innommable ? Après les images abominables de Nuit et brouillard, que reste-t-il à dire ou à représenter ? Ce ne sont pas des costumes, ni même le talent des acteurs, qui peuvent expliquer ou montrer ce qu’étaient les camps. Seule la voix de Germaine Tillion, rescapée et écrivain, peut évoquer la réalité vécue de l’horreur, témoigner de la vie qui tente de s’arracher à la mort. Seule cette voix, dans sa nudité et son dénuement absolu, peut glacer le cœur et faire verser des larmes. Werner Schwab, fabuleux auteur autrichien lui-même hanté par le souvenir de la Shoah, répétait qu’il ne faut pas chercher à raconter des histoires, mais que « c’est la douleur qui compte ».

 

Les acteurs dirigés par Jaromir Knittel s’égarent aussi dans une certaine recherche de réalisme historique impossible à matérialiser. Peut-on « incarner » un prisonnier des camps de la mort ? Peut-on approcher au plus profond de soi « sa » réalité, sa souffrance ? Il me semble que seule l’évocation, l’esquisse, la position sincèrement démunie de l’acteur, dénudé, permet l’écoute totale du spectateur. Rodrigo García, lui, en fait très peu : il se contente, par exemple, de tondre la tête d’une jeune fille sur scène, et rappelle ainsi de façon extrêmement subversive la réalité des camps, en plaçant le spectateur vis-à-vis de sa propre passivité. Je me permet aussi de citer ici le metteur en scène Daniel Mesguich : « Le théâtre a pour tâche de réoxygéner le souffle, si j’ose dire la lettre, de réactiver infiniment les personnages, non en leur donnant leur dû de sang (en les incarnant), mais en leur prêtant leur inattendu de sens (en les interprétant). » Mais en faire peu et juste est ardu… Quoi qu’il en soit, l’œuvre historique et bouleversante de Germaine Tillion, qui offre le témoignage d’un aspect fort méconnu de la résistance dans les camps, ainsi que la sincérité des acteurs, valent le détour. 

 

Diane Launay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Verfügbar aux enfers, de Germaine Tillion

Troisième acte du tryptique Ne jamais oublier

Theâtre du Piémont-des-Vosges | école de théâtre, danse, comédie musicale Le Nid’Andlau

06 80 75  59 |20 / 06 86 97 16 63

Mise en scène, scénographie, costumes : Jaromir Knittel

Avec : Ghislaine Grillon, Ève Corneaux, Julie Knittl, Tiphaine Bader, Aline Allonas, Mickael Winum

Création lumière : Nicolas Knittl

Les Ateliers d’Amphoux • 10-12 , rue d’Amphoux • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 86 17 12

Du 12 juillet au 2 août 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 20

À partir de 12 ans

Relâche le 27 juillet 2008

10 € | 8 € | 5 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher