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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Un magnifique crescendo de l’oppression
La Luna accueille, le temps du Off d’Avignon 2008, une pièce du tout jeune auteur Juliette Speranza, « Les hommes ne veulent plus mourir ». Une très juste interrogation sur la folie dans un huis clos douloureux et oppressant, magnifiquement mis en scène et interprété par Hélène Darche.
Le plateau est nu, avec pour seul élément de décor un vélo rouge vif. Une femme en noir, assise sur un tabouret, nous tourne le dos. Dos tourné à qui, à quoi ? Le voile peu à peu se déchire : la pièce écrite par Juliette Speranza à l’âge de 17 ans procède d’une chronologie inversée. Elle commence en 2007, alors qu’une femme a sombré dans la folie, pour se finir en 2001, quelques jours seulement après l’accident que son fils a eu à vélo.
Cette chronologie inversée, dans un espace en huis clos, confère à la pièce une tension croissante. La douce démence du début, on en ressent la gravité à mesure que l’on se rapproche du choc de l’accident. Ce crescendo de l’oppression et de la douleur se déroule au gré d’actes courts marqués d’une date : sept étapes inéluctables dévoilant simplement, efficacement, la progression et l’origine de la démence finale.
Car la folie est bien la figure centrale de la pièce. Elle absorbe l’espace : présence scénique obsédante du fils absent, vue non moins obsédante de son vélo, qui d’un objet source de comique devient l’emblème têtu et douloureux de l’enfant. Elle s’attaque au texte même, en générant une désagrégation du langage comme vecteur de sens et de communication.
La démence nous est ainsi rendue palpable, avec la violence qui seule peut rendre compte de sa réalité à la fois terrifiante et fascinante. Terrifiante, parce que la folie enferme cette mère dans son propre imaginaire, la coupe radicalement du monde extérieur. Le seul personnage avec lequel elle garde contact, son médecin, est en proie à un alcoolisme qui l’entraînera également dans la démence. Mais fascinante également, parce qu’elle peut être vécue comme une porte ouverte, une liberté – une manière de tourner le dos à l’insoutenable.
La mise en scène dépouillée choisie par Hélène Darche concentre à l’extrême la charge émotive du texte, en laissant la folie et l’angoisse s’emparer du plateau. L’absence de décor semble répondre à l’enfermement des personnages, à la faiblesse de leurs attaches au monde réel. En contraste avec cette sobriété, des chants de Schubert, Mahler, Vivaldi emplissent la salle entre chaque acte, témoignages sensibles de la douleur maternelle.
En tant que comédienne, Hélène Darche est tout simplement magnifique. Toujours juste et sincère, elle se donne entièrement à son personnage, dont elle joue la transformation et les revirements avec une grande délicatesse. Son partenaire, Christophe Allwright, l’accompagne avec finesse tout au long de cette errance en duo, duo frontal ou à l’unisson, dont on ressort ému et profondément troublé. ¶
Sarah del Pino
Les Trois Coups
Les hommes ne veulent plus mourir, de Juliette Speranza
La Compagnie du Passage • la Mare • Saint-Christophe-du-Jambet
02 43 33 39 86
Mise en scène : Hélène Darche
Assistante à la mise en scène : Stéphanie Lanoy
Avec : Christophe Allwright, Hélène Darche
Création lumière : Yann de Sousa
Voix off : Adrien Allwright
Collaboration artistique : Ilan Zaoui
Diffusion : Gérard Rauber
Chargée de production : Lætitia Brecy
La Luna • 1, rue Séverine • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 86 96 28
Du 10 juillet au 2 août à 18 h 50
Durée : 1 h 10
15 € | 11 €
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