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27 juillet 2008 7 27 /07 /juillet /2008 02:00

Comme une évidence

 

Il y a quelques années, au hasard d’un petit théâtre de campagne, ma route avait croisé celle de Gérard Potier, ou plutôt d’une de ses créations. « Ce père que j’aimais malgré tout » (créé en 2003) a été un choc décisif dans mon parcours théâtral. Ce spectacle m’avait tout simplement rappelé, avec une force prodigieuse, à quel point le théâtre peut et doit être urgent, nécessaire jusqu’au vital, et salvateur. En allant voir « S’il pleut, vous ramasserez mon linge », j’avais, je l’avoue, de sérieux doutes quant au fait que la magie puisse à nouveau opérer. La foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit, n’est-ce pas ? Et pourtant… Avec la simplicité qui le caractérise et son air de ne pas y toucher, Gérard Potier nous convie à un spectacle puissant et dévastateur. Comme toutes les belles histoires d’amour, ce spectacle est une évidence.

 

Ça commence comme une fête. « À table tout le monde !» claironne le comédien, en entrant sur le plateau quasi vide. Une seule chaise, drapée de blanc, habille cet espace, où il va convoquer, dans un tourbillon et en musique, les vrais héros de son spectacle : ses parents. Douce et souriante, les bras croisés, ce sera la mère. Dur et parlant fort, le buste en avant, ce sera le père. Le fils, lui, gardera un visage neutre et une voix calme pour provoquer et recueillir leurs paroles. Tandis que le code de jeu s’impose avec une étonnante clarté au spectateur, le voyage commence. C’est un album familial, intime, que l’on va parcourir avec le comédien pendant plus d’une heure. Sans fausse pudeur ni complaisance, il nous propose d’entendre les mots qu’il a entendus et récoltés au fil des années. L’humour, la tendresse et l’émotion se mêlent en permanence dans ce spectacle d’une rare générosité. On pourrait craindre que ce dévoilement ne verse dans l’exhibition, tant on pénètre une famille de l’intérieur. Mais Potier évite magistralement cet écueil, et c’est là son grand talent. La nudité des mots et l’humilité de leur interprète sont telles que cette intimité-là résonne d’échos universels et nous bouleverse profondément.

 

Car le nœud de S’il pleut, vous ramasserez mon linge, malgré les apparences, n’est pas l’histoire de l’homme Potier. Pas plus que l’amour teinté de douleurs qu’il semble porter à son père et à sa mère. En levant le voile sur sa parole familiale, l’auteur talentueux qu’il est nous révèle avant tout sa passion pour les mots. Si Potier convoque le verbe intime, c’est pour mieux interroger la question de la parole en général. Il s’agit, ici, de mettre en lumière le pouvoir des mots, leur capacité à nous dire et à dire les autres. Leur violence, aussi, sourde quand l’autre est évoqué à la troisième personne, éclatante quand le père dit à son fils : « Toi et moi, on vit pas sur la même planète. On se comprend pas. ». Les mots de l’aveu, les mots du secret, les mots cent fois répétés, les mots du regret, de la douleur, les mots pudiques pour dire l’amour… Potier jette cet héritage foisonnant sur scène, comme des couleurs sur une toile. Il valse avec les paroles, s’en laisse recouvrir sans jamais s’y noyer. Dans une litanie saisissante, le comédien leur donne vie et matière. Il les rend organiques. Les mots sont des papillons légers ou des cailloux anguleux dans ce monde paysan qui a vu naître Gérard Potier. La grande force du texte réside dans son équilibre entre vigueur et poésie. Les paroles que le comédien a saisies sur le vif, dans l’instant, ont été magnifiquement mises en forme et en rythme par Philippe Raulet. Le romancier, décédé en 2006, a participé à cette écriture « à quatre mains » et fait preuve ici d’une rare virtuosité. Ainsi, quand la mère demande à son fils : « Dis, t’écriras pas sur nous cette fois ? », le public hilare et fasciné comprend avec délectation qu’il plonge lui aussi dans le processus de création de ce spectacle unique.

 

 

Enfin, le talent du comédien illumine de bout en bout cette création. C’est un danseur, Potier, un équilibriste, qui maintient sa performance à la croisée des chemins : entre émotion et humour, force et tranquillité, enfance et maturité. Il nous emmène avec lui sans jamais rien imposer, il invite au rire sans paraître en avoir besoin. Bouleversant d’humanité, il entre dans ces personnages qui lui sont si proches avec naturel, aisance, pudeur et amour. Jamais on ne voit poindre les lueurs d’une quelconque complaisance. Et tout, dans ce spectacle plein de délicatesse, se met au service du parcours stupéfiant de l’acteur. Les superbes lumières de François Austerlitz caressent la scène avec une grande douceur, créent des espaces et des reliefs insoupçonnés, modèlent le plateau sans le violenter. De leur côté, les musiques de Serge Bodart sont belles et en parfaite adéquation avec l’univers de Potier. Elles viennent prolonger les mots quand ceux-ci viennent à manquer et nous parlent de la poésie qui émane de la parole quotidienne. Et la mise en scène d’Éric de Staercke, tout en finesse, accompagne de la façon la plus juste son comédien et témoigne d’une humilité rare et d’une grande qualité d’écoute.

 

 

Avant Potier, d’autres se sont attelés aux thématiques de l’enfance et de la transmission familiale. Sa démarche peut parfois évoquer le travail cinématographique d’Arnaud Desplechin ou la recherche théâtrale de Philippe Caubère. Mais, si son spectacle est une telle réussite, c’est peut-être parce qu’en sublimant ce qu’il a reçu et ce qui le fonde en tant qu’individu, Gérard Potier devient tout simplement lui-même. Sans fard, sans masque, il vogue en pleine lumière. Et en cela, il n’a rien à envier aux plus grands. 

 

Élise Noiraud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


S’il pleut, vous ramasserez mon linge, de Gérard Potier et Philippe Raulet

Le Bazar mythique • 6, rue du Vieux-Marché • 85000 La Roche-sur-Yon

m.fiore@bazarmythique.com

02 51 44 55 20

Mise en scène : Éric de Staercke

Avec : Gérard Potier

Lumières : François Austerlitz

Musique : Serge Bodart

Régisseur : Nicolas Priouzeau

Création costumes : Marie Kerstem

Le Grenier à sel • 2, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 27 09 11

Du 10 juillet au 2 août à 20 h 15

13 € | 9 € | 6 €

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Publié par LES TROIS COUPS - dans France-Étranger 1998-2014
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