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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Original et audacieux
Il faut, certes, accepter de prolonger quelque peu sa journée théâtrale avignonnaise, pour assister aux « Aventures d’Hugobert et Michelin ». En effet, cette création de la toute jeune compagnie Le Temps masqué, se joue chaque soir à 23 h 45 au théâtre Le Cabestan. Mais, une fois cette concession faite au temps, on se dit qu’il aurait vraiment été dommage de passer à côté de ce spectacle original et audacieux. Qui nous invite à un doux voyage en terre de poésie, et dont on sort vaguement enivré. La concession se meut en un moment délicieux, et privilégié.
Hugobert, poète et ex-libertin, est tombé amoureux d’une religieuse. Cet amour impossible, source de tourments et de douleurs, a forcé son exil, et c’est seul et désespéré qu’il accueille le public. La mine déconfite, il s’installe au piano et débute un concert aux accents mélancoliques. En proie à une douce léthargie, le public, amusé, se laisse doucement couler dans ce récital pathétique lorsque la porte du théâtre s’ouvre bruyamment. Nous découvrons Michelin, compagnon pétillant et gaillard de Hugobert, qui se moque gentiment du trouble où il voit son ami, et vient le tirer de ce mauvais pas. Son arrivée à l’improviste sonne le début d’une joute verbale particulièrement réjouissante, qui traitera de l’amour bien sûr, mais aussi du plaisir, de la luxure, de la liberté, de l’amitié, de la débauche, et de l’épicurisme.
Le pari est risqué : faire du duel de mots le nœud d’un spectacle. Mais ces deux poètes le relèvent avec une aisance, une fraîcheur et une inventivité étonnante. Insolents mais jamais arrogants, ils mêlent allègrement poésie, romantisme et modernité. Un grand sens de l’humour illumine l’ensemble. Car ce ne ne sont pas eux, mais bien les mots que Mehdi Dumondel et Arnaud Dupont prennent au sérieux. Cette nuance apporte à leur spectacle un grand vent de folie .Ces deux « dandys déjantés » ont des élans poétiques qui rappellent tantôt Chateaubriand, tantôt Baudelaire, tantôt Beaumarchais (« femme, femme, créature faible et décevante ! »). Mais l’auteur, Mehdi Dumondel, se fraye avec brio un chemin au milieu des références classiques auxquelles il semble attaché. Il nous livre ici une forme poétique personnelle et envoûtante. Et si son texte a su trouver un terreau fertile du côté d’un classicisme assumé, il ne se laisse jamais pour autant enfermer dans une forme fossile. Au contraire, grâce à sa richesse et son originalité, il projette les personnages dans une comédie décalée et éclairée, au rythme particulièrement réussi.
Faisant fi des conventions et du quatrième mur, les deux personnages intègrent la salle dans leurs échanges, et parviennent à créer une vraie implication du spectateur. En amenant le public à eux dans cette joute verbale, ils suscitent non seulement l’écoute mais aussi, et c’est tout à leur honneur, une réelle gourmandise de mots. Ces mots qui sont goûtés, sucés, étirés, appréciés ou rejetés par Hugobert et Michelin avec la même attention que s’ils étaient des mets rares. L’impeccable diction des deux comédiens et le plaisir manifeste qu’ils ont à dire et à déclamer jettent sur le plateau une fringale de mots particulièrement communicative.
Enfin, Arnaud Dupont et Mehdi Dumondel, tous pleins d’un charme félin, engagent leurs corps de la façon la plus juste. Avec beaucoup d’intelligence et un brin d’animalité, ils apportent sensualité et grâce à leurs personnages. On sent les deux comédiens très libres, laissant le spectacle respirer, vivre et s’inventer au rythme du moment, du public présent. Pour autant, la grande précision textuelle et physique qui émane de leur travail ne laisse aucun doute quant aux choix précis qu’ils ont su poser en termes de mise en scène. Si des effets visuels (lumières, décors) un peu plus aboutis auraient encore pu améliorer l’ensemble, il émane avant tout de cette création une grande liberté. Comme ce spectacle est exploitable hors les murs des théâtres, il donc amené à évoluer dans des espaces divers et variés. C’est tout le bien qu’on lui souhaite. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Les Aventures d’Hugobert et Michelin, de Mehdi Dumondel
Compagnie Le Temps masqué et A2R Compagnie • 147, rue Ordener • 75018 Paris
06 88 76 53 81
www.myspace.com/hugobertetmichelin
Mise en scène : Mehdi Dumondel et Arnaud Dupont
Assistante à la mise en scène : Shauna Grew
Avec : Mehdi Dumondel et Arnaud Dupont
Costumes : Hélène Claudel
Le Cabestan • 11, rue Collège-de-la Croix • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 86 11 74
Du 10 juillet au 2 août 2008 à 23 h 45
Durée : 50 min
8 €
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